«L’art est la plus haute puissance du faux, il magnifie le « monde en tant qu’erreur », il sanctifie le mensonge, il fait de la volonté de tromper un idéal supérieur »
Gilles DELEUZE, Nietzsche et la philosophie, p. 117.
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GRILLE DE LECTURE
La question de la vérité se retrouve au point de croisement de l’esthétique et de la philosophie. Dans ce réquisitoire dressé contre l’art, le paradoxe de l’énoncé est évident et relance le débat autour du vrai visage de Nietzsche. Nietzsche, on le sait, n’a cessé jamais d’affirmer que l’art avait plus de valeur que la vérité (celle des philosophes s’entend) et que nous avions l’art pour ne pas périr de la vérité. En détruisant le platonisme et les apparences sensibles, en faisant du monde intelligible une fable (Le Crépuscule des idoles), Nietzsche fait de l’art l’une des formes de connaissances les plus hautes. C’est avec juste raison que l’on peut se demander si le philosophe voudrait ici reprendre le manteau des classiques qui faisaient de la beauté esthétique une représentation sensible et dégradée du vrai ? Rien n’est moins sûr.
Certes, selon Deleuze, l’art nietzschéen est une puissance du faux, il sanctifie le mensonge dans un monde erroné. Mais il ne faut pas s’arrêter là. Car c’est parce que l’art est faux qu’il est vrai dans l’acception nietzschéenne. Cela s’explique par le fait qu’il ne prétend pas s’élever au-dessus du relativisme de la vie. L’art se présente honnêtement comme une interprétation. Ce faisant, l’art est en accord avec le caractère perspectif de l’existence dont tous nos jugements ne sont que des symptômes, de simples évaluations. Si la vérité artistique est effectuation de la puissance du faux, l’artiste est un chercheur de cette vraie vérité. L’artiste, en traduisant le mensonge du réel en toute vérité, est le seul qui en mentant, ne ment pas. C’est peut-être ce qui fait dire à Deleuze qu’il fait de la volonté de tromper un idéal supérieur. Pour Nietzsche, l’art a une fonction de connaissance, une vocation à traduire une réalité plus réelle que celle des philosophes. Et la pensée du philosophe-artiste, pour être en phase avec la vie, ne doit plus surplomber la vie, elle doit en devenir l’expression la plus amicale.
Emmanuel AVONYO, op
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