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Pensée du 07 avril 10

« La connaissance de moi-même est toujours à quelque degré un guide dans le déchiffrement d’autrui, bien qu’autrui soit d’abord et principalement une révélation originale de l’intropathie.»

PAUL RICOEUR, Philosophie de la volonté, I

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GRILLE DE LECTURE

Notre compréhension de la pensée de ce jour achoppe sur un concept ricoeurien : l’intropathie. Nous le considérons comme un concept de Ricœur parce ce qu’il l’emploie dans sa Philosophie de la volonté après l’avoir introduit en français à l’occasion de la traduction des « Ideen » de Husserl en 1950. Ce néologisme a permis de rendre en français le concept husserlien d’« Einfühlung » que l’usage traduisait initialement et improprement par « empathie ». Dans son contenu, la notion d’intropathie est husserlienne. Faisons une présentation sommaire de la génèse du concept avant de l’expliciter chez Ricœur. Il y a une phénoménologie husserlienne de l’intropathie que nous ne pourrons pas exposer ici. Mais il convient de noter que le phénomène de l’intropathie désigne  chez Husserl un vécu immanent qui reconnaît la présence primordiale de l’autre. Ce concept fait appel à ceux de la phénoménologie transcendantale de Husserl que sont l’intersubjectivité, la perception, l’aperception, la présentification apprésentative, la constitution et la réduction.

Sans se perdre dans ce dédale conceptuel, retenons que l’intropathie a pour fonction de montrer les traces de l’autre et le caractère primordial de l’ego à travers la visée de la conscience. Elle permet de représenter l’autre dans une présentification  en donnant une fenêtre sur lui en tant qu’autre, fenêtre par laquelle le propre (le corps du soi) cherche à sortir de son lieu solipsiste. L’intropathie est un mode particulier de perception de l’objet où l’expérience de la perception donatrice de l’autre implique la position du soi. L’intropathie permet à l’ego de rendre compte de l’existence d’un autre. Selon Raymond Kassis, la seconde fonction du phénomène d’intropathie réside surtout dans « le  fait qu’elle ouvre une fenêtre donnant plutôt sur soi-même, éclairant le statut à priori et le sens de soi, et dévoilant, de l’intérieur de son lieu solipsiste non-localisable, la signification exacte de sa marque solipsiste ». (De la phénoménologie à la métaphysique. Difficultés de l’intersubjectivité et ressources de l’intropathie chez Husserl, Grenoble, Jérôme Millon, 2002, p. 175).

Paul Ricœur qui a signé la préface de cet ouvrage, affirme qu’autrui est d’abord et principalement une révélation originale de l’intropathie. Il définit l’intropathie comme suit : « la lecture du corps d’autrui comme signifiant des actes qui ont une visée et une origine subjective. La subjectivité est donc interne et externe » Philosophie de la volonté, I, Paris, Aubier, 1988, p. 14). Le corps subjectif dont parle Ricoeur est paradoxalement un corps dépris de son expression subjective. Cela n’en fait pas une chose, mais un corps réceptif  à la subjectivité d’autrui. Le corps est simplement pris en deuxième personne. Pour  Ricoeur en effet, le toi est un autre moi, et l’intersubjectité est constitutive de la subjectivité la plus pure, la plus apodictique (en termes husserliens). Ainsi la subjectivité dépasse la sphère de ma subjectivité. Mon corps est délié de mon empire subjectif comme ton corps est délié de son expression subjective. L’intropathie fait signe vers le corps de l’autre et mon corps arrachés aux sujets qu’ils affectent et expriment. Elle permet, contrairement à l’ordre empirique de connaissance, d’aller du corps-objet au corps sujet. C’est pourquoi la connaissance de soi est déjà une propédeutique au déchiffrement de l’autre avec qui je partage une proximité intropathique.

Emmanuel AVONYO, op

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