Posts Tagged ‘L’amitié exclusive’

Pensée du 10 janvier 11

« C’est d’abord contre les autres hommes qu’on aime les hommes avec lesquels on vit. »

Henri BERGSON, Les deux sources de la Morale et de la Religion, 1932, p. 28.

_________________________________________________________________________

GRILLE DE LECTURE

Aristote écrivait dans son Ethique à Nicomaque que « L’amitié est une certaine vertu, ou ne va pas sans vertu ; de plus, elle est ce qu’il y a de plus nécessaire pour vivre. » La vertu d’amitié est une condition fondamentale du bonheur, elle est le lien social par excellence qui maintient l’unité entre les citoyens d’une même Cité, entre les camarades d’un groupe, ou les associés d’une affaire. Sans amis, aucun homme ne choisirait de vivre, quand bien même il posséderait tous les autres biens. On ne peut donc pas ne pas aimer ceux avec qui on vit et vivre heureux. L’amitié est onéreuse, et très souvent, il vaut mieux ne pas avoir beaucoup d’amis, car nos vrais amis ne sont pas nombreux. Ce qui montre que l’amour comme l’amitié est assez sélectif. Or, on ne peut pas être sélectif sans paraître exclusif. Bergson le montre dans cette pensée. Tout groupe qui rassemble des hommes est d’abord un groupe qui exclut. On ne se constitue des réseaux d’amitié et de fraternité qu’en se posant contre les autres (ou en se posant comme différent des autres). Vivre avec certains et les aimer, c’est avant tout vivre sans les autres et ne pas leur accorder la même attention amicale. On n’aime particulièrement une personne ou un groupe de personnes qu’en en rejetant d’autres. Tout se passe comme si l’amitié était essentiellement discriminante et tournée contre les autres.

L’un des lieux où l’amour s’expérimente le plus est bien la religion. Mais l’histoire est témoin de toutes les formes d’exclusion que la pratique religieuse entraîne. On est prêt à entreprendre des croisades pour contester aux autres leur droit à la différence. Car, hors de notre communauté, point de vision de béatifique. Les groupes se constituent comme des oasis d’accomplissement personnel où les clivages identitaires sont très forts. La morale religieuse de ces groupes extrémistes rappelle étrangement la morale close et statique que décrivait Henri Bergson dans Les deux sources de la Morale et de la Religion : c’est la morale du vulgaire, par opposition à la morale ouverte et dynamique. La morale close est la morale spontanée et naturelle de l’homme ; celle-ci oppose malheureusement et instinctivement groupement à groupement dans une réaction de défense, et en conséquence, impose à l’individu les consignes contraignantes dont l’observation est nécessaire à la sauvegarde de l’ensemble. Son devenir humain et son élan créateur se concrétisent seulement sous le signe de la morale ouverte. La vraie morale est celle qui s’incarne dans la conscience du héros, du saint et du mystique par l’attrait du bien. La morale du héros est ouverte en ce premier sens qu’elle s’étend à l’humanité entière, et en ce second sens qu’elle est souple et prête à s’adapter aux exigences de la société.

 

Emmanuel AVONYO, op