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Pensée du 10 mars 10

«Un philosophe, c’est quelqu’un qui n’a jamais vraiment pu s’habituer au monde.»

Jostein GAARDER, Le monde de Sophie

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GRILLE DE LECTURE

La pensée de ce jour nous fait découvrir l’écrivain et philosophe norvégien Jostein Gaarder. Il a déjà près d’une dizaine d’ouvrages dans les librairies. On peut consulter entre autres Le mystère de la patience ou encore Dans un miroir, obscur… Il est nouvellement élu à l’Academos par la grâce d’un des fidèles membres de notre café philosophique. Jostein Gaarder décline dans son livre Le monde de Sophie les moments philosophiquement palpitants de l’initiation de Sophie au questionnement métaphysique. La philosophie a ceci de particulier qu’elle commence souvent par les questions-limites, les plus épineuses et les plus rebutantes. Néanmoins, on savoure dans ce livre l’histoire de la philosophie à travers le quotidien enchanteur d’une adolescente à l’esprit à accrocheur. Sophie fait une entrée insolite dans le monde sans frontières de la Sophia.

Que dit Jostein Gaarder ? Un philosophe, c’est quelqu’un qui n’a jamais vraiment pu s’habituer au monde. Peut-être insinue-t-il qu’un philosophe est au monde sans être du monde, ou qu’un philosophe est trop éclairé pour vivre parmi ces humains à la recherche de leur humanitude ? A chacun d’aller à la source. Il considère le monde comme une des énigmes philosophiques les plus ardues. Le philosophe n’a donc pas à s’exiler hors du monde. Il doit à sa manière contribuer à lever le coin du voile sur ce monde en forme de point d’interrogation. La philosophe ne peut pas s’habituer au monde ; l’habitude n’est-elle pas nuisible pour le philosophe ? Le causalisme scientifique s’accommode des répétitions. Mais le philosophe est fils de l’étonnement. Tout pour lui est « buisson ardent » (Ambroise-Marie Carré). Selon Jostein Gaarder, l’une des questions les plus pressantes pour la pensée serait qu’est-ce que le monde ? Autrement dit, qu’est-ce qu’il y a de plus important dans la vie ? On répondrait par exemple que tous les hommes ont évidemment besoin de nourriture. Et aussi d’amour et de tendresse…

Mais il y a autre chose dont nous avons tous besoin : c’est de savoir qui nous sommes et pourquoi nous vivons. Ainsi, l’interrogation sur le monde est un questionnement sur son propre mystère. Qui suis-je donc pour avoir le monde pour adversaire silencieux et pour compagnon hostile ? Qui suis-je et d’où vient ce monde qui m’accueille ? Un philosophe est quelqu’un qui reconnaît comprendre fort peu de choses et qui en souffre. Le philosophe a du mal à s’habituer au monde parce que le monde est une équation de tous les jours, l’équilibre instable du monde est une réfutation lancinante de notre légitimité d’être et de notre quiétude mondaine. C’est pourquoi il est impossible de se sentir en vie si l’on ne pense pas aussi qu’on mourra un jour. L’angoisse de l’être-pour-la-mort rend authentique notre vie de philosophe, mais elle n’éloigne pas pour autant ce précipice affreux qui a englouti Socrate, Aristote, Thomas d’Aquin, Kant, Merleau-Ponty …

Emmanuel AVONYO, op