Pensée du 06 décembre 09

« Avec la réversibilité du visible et du tangible, ce qui nous est ouvert, c’est donc, sinon encore l’incorporel, du moins un être incorporel, un domaine présomptif du visible et du tangible, qui s’étend plus loin que les choses que je touche et vois actuellement. »

Maurice Merleau-Ponty, Le visible et l’invisible

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GRILLE DE LECTURE

Ce qui est en affaire ici est la réversibilité du visible et du tangible, une caractéristique de la chair. Précisons pour commencer que la chair est un concept axial dans la pensée de Merleau-Ponty. Elle est définie par la réversibilité. Merleau-Ponty définit la chair comme l’enroulement du visible sur le corps voyant, du tangible sur le corps touchant. Comme tangible, le corps touchant descend parmi les autres choses ; comme touchant, il les domine. Visible et tangible appartiennent au même monde de la chair. La chair nous permet de saisir le visible et le tangible dans leur adhérence mutuelle.

Le spectacle visible appartient au toucher, tout le visible est taillé dans le tangible comme tout être tactile est promis à la visibilité. Il y a donc enjambement, entrelacement,  empiètement, entre le touché et le touchant, entre le voyant et le touchant, mais aussi entre le visible et le tangible. La réversibilité vient du fait qu’il y a croisement du visible dans le tangible et relèvement du tangible dans le visible. En conséquence, la chair ne se limite pas seulement à l’espace corporel, elle s’étend à d’autres champs et noue avec ces corps une relation qui déborde le cercle étroit du visible.

Selon le phénoménologue français, cette réversibilité du visible et du tangible s’appuie sur la transitivité du corps par rapport aux autres. Le visible n’est donc que la « superficie d’une profondeur inépuisable ». En effet, le cercle du visible, c’est celui du touché et du touchant, c’est-à-dire du touchant qui saisit le touché ; c’est encore le cercle du visible et du voyant, en tant que le voyant n’est pas sans existence visible. Par cette inscription réciproque, ces relations du corps s’étendent à tous les autres corps transitivement.

Le visible est ouvert à d’autres visions que la nôtre. Grâce à la réversibilité et à la transitivité, ces échanges nous révèlent à nous-mêmes, dans la mesure où en voyant d’autres yeux, nous sommes à nous-mêmes pleinement visibles. En face du monde, « en présence d’autres voyants, mon visible se confirme comme exemplaire d’une universelle visibilité.» Mon visible accède au sens dans une sorte de sublimation de la chair qui sera esprit ou pensée. Il existe en moi cette semence de pensée qui me rapporte à moi, au monde et à autrui. C’est pourquoi Merleau-Ponty affirme que la réversibilité du visible et du tangible (de la chair) m’offre un incorporel relationnel dont l’étendue m’échappe.

Emmanuel AVONYO, op

Pensée du 05 décembre

L’academos

Sommaire

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2 responses to this post.

  1. Posted by L'invisible on décembre 6, 2009 at 3:03 pm

    Un commentaire cohérent et méthodique, mais qui nous ouvre des voies et des sentiers à la réflexion. Est-ce que la chair chez Merleau-Ponty a besoin d’être sub-limé ? Le visible n’accederait-il au sens que par la sub-limation de la chair ? Ne voyez-vous pas que le visible ou la chair a déjà son sens dans le seul fait de se poser là ?

    L’idée de sublimation de la chair qui serait une pensée ou un esprit trahirait à notre avis (qui pourrait être contesté) la phénoménologie de Merleau-Ponty qui se veut justement une phénoménologie de la réconciliation. Réconciliation entre le sublime et le visible. Du coup la pensée du phénoménologue ouvre les champs à un mystère. Mystère de la chair qui est à la fois dans le temps et hors temps et qui est la jointure du visible et de l’invisible.

  2. Maître,
    Merci pour votre courtoise intervention. Toute critique est un hommage à l’esprit. Il se fait, en effet, que chez Merleau-Ponty, le visible et l’invisible s’entrelacent comme le corporel et l’incorporel. Sur cette base, toute dichotomie est fatale pour l’interprétation de l’ontologie de la chair. Voici le passage problématique de notre propos :

    « Mon visible accède au sens dans une sorte de sublimation de la chair qui sera esprit ou pensée. Il existe en moi cette semence de pensée qui me rapporte à moi, au monde et à autrui. C’est pourquoi Merleau-Ponty affirme que la réversibilité du visible et du tangible (de la chair) m’offre un incorporel relationnel dont l’étendue m’échappe ».

    Vous avez raison de rebondir sur la question de la sublimation qui relègue le sens dans un invisible sans chair. Telle n’est pas notre intention. Voilà pourquoi nous parlions « d’une sorte de sublimation ». Une figure de comparaison s’est introduite pour traduire le mystère de la chair qui conjoint ces deux dimensions de l’être. Cette introduction malencontreuse est la source de ce questionnement. Bien plus, nous ajoutons « il existe en moi cette semence de pensée ». Cette idée n’est pas dépréciative de l’adhérence de la pensée à la chair. Nous n’avons pas le souci de briser l’entrelacs. Cette semence ne dit-elle pas une transcendance immanente de l’incorporel dans la chair ?

    Il est vrai, Merleau-Ponty a entrepris une ontologie sauvage du visible et de l’invisible basée sur la réversibilité, qui garantit au philosophe qu’il peut parler de l’Etre sans tomber dans une philosophie réflexive qui manquerait l’expérience de la perception. Car perception et pensée sont là, dans l’Etre, comme prolongation l’une de l’autre dans un entrelacement, champs ouverts par notre corps sur la chair du monde, avant toute distinction d’un sujet ou d’un objet.

    Nous respectons cette ontologie en son mystère. La pensée continue, nous entendons devoir justifier prochainement l’emploi de la sublimation chez Merleau-Ponty. Question de contexte dans doute.

    Emmanuel

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