« Avec la réversibilité du visible et du tangible, ce qui nous est ouvert, c’est donc, sinon encore l’incorporel, du moins un être incorporel, un domaine présomptif du visible et du tangible, qui s’étend plus loin que les choses que je touche et vois actuellement. »
Maurice Merleau-Ponty, Le visible et l’invisible
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GRILLE DE LECTURE
Ce qui est en affaire ici est la réversibilité du visible et du tangible, une caractéristique de la chair. Précisons pour commencer que la chair est un concept axial dans la pensée de Merleau-Ponty. Elle est définie par la réversibilité. Merleau-Ponty définit la chair comme l’enroulement du visible sur le corps voyant, du tangible sur le corps touchant. Comme tangible, le corps touchant descend parmi les autres choses ; comme touchant, il les domine. Visible et tangible appartiennent au même monde de la chair. La chair nous permet de saisir le visible et le tangible dans leur adhérence mutuelle.
Le spectacle visible appartient au toucher, tout le visible est taillé dans le tangible comme tout être tactile est promis à la visibilité. Il y a donc enjambement, entrelacement, empiètement, entre le touché et le touchant, entre le voyant et le touchant, mais aussi entre le visible et le tangible. La réversibilité vient du fait qu’il y a croisement du visible dans le tangible et relèvement du tangible dans le visible. En conséquence, la chair ne se limite pas seulement à l’espace corporel, elle s’étend à d’autres champs et noue avec ces corps une relation qui déborde le cercle étroit du visible.
Selon le phénoménologue français, cette réversibilité du visible et du tangible s’appuie sur la transitivité du corps par rapport aux autres. Le visible n’est donc que la « superficie d’une profondeur inépuisable ». En effet, le cercle du visible, c’est celui du touché et du touchant, c’est-à-dire du touchant qui saisit le touché ; c’est encore le cercle du visible et du voyant, en tant que le voyant n’est pas sans existence visible. Par cette inscription réciproque, ces relations du corps s’étendent à tous les autres corps transitivement.
Le visible est ouvert à d’autres visions que la nôtre. Grâce à la réversibilité et à la transitivité, ces échanges nous révèlent à nous-mêmes, dans la mesure où en voyant d’autres yeux, nous sommes à nous-mêmes pleinement visibles. En face du monde, « en présence d’autres voyants, mon visible se confirme comme exemplaire d’une universelle visibilité.» Mon visible accède au sens dans une sorte de sublimation de la chair qui sera esprit ou pensée. Il existe en moi cette semence de pensée qui me rapporte à moi, au monde et à autrui. C’est pourquoi Merleau-Ponty affirme que la réversibilité du visible et du tangible (de la chair) m’offre un incorporel relationnel dont l’étendue m’échappe.
Emmanuel AVONYO, op
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