L’Atelier des concepts, par Emmanuel AVONYO, op
Semaine du 05 avril 2010
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Un peu partout aujourd’hui, la participation du peuple à la vie politique se fait par la représentation démocratique. La représentation est cette forme de participation que l’on observe dans les démocraties représentatives. Le problème de la représentation se pose en démocratie dès lors que « La démocratie suppose la participation, mais (que) les citoyens n’ont pas besoin de pendre part directement à la gestion politique pour que leur influence se fasse sentir.»[1] Cette participation indirecte se fait par des représentants. La représentation démocratique est donc un moyen permettant à des personnes ou à des groupes divers d’être parties prenantes du jeu politique, d’améliorer leur position politique et de poursuivre l’établissement d’un consensus en vue du bien de tous les citoyens.
Toutefois, la représentation démocratique, qui donne au peuple de gouverner par ses représentants, comprend un oxymore qui conduit la démocratie représentative au sein d’une crise essentielle[2]. La représentation comprend deux sortes de paradoxes que nous allons redécouvrir dans cet exposé : le premier paradoxe est celui du concept de représentation et le deuxième, celui l’action politique. Nous nous attarderons ensuite sur la crise de la représentation démocratique en Afrique avant d’inviter à penser une éthique de la représentation démocratique qui aiderait à sauvegarder les objectifs de la démocratie.
Les paradoxes de la représentation démocratique
Le premier paradoxe de la représentation s’illustre dans son concept. Représenter, c’est rendre présent. Dans la représentation prise au sens d’un mandat politique, on ne rend présent qu’une absence, on ne rend présent le peuple qu’en son absence. L’entité représentée ne s’identifie pas clairement. On rend présent le peuple qui se comporte comme une abstraction (proche des universaux). Cet oxymore qui consiste à rendre présent une absence entraîne un autre paradoxe politique. Du point de vue de la participation politique, le représentant incarne la figure du représenté, c’est-à-dire que le représentant est le représenté : ici présence et absence sont en surimpression. Le paradoxe de l’action politique se trouve dans le fait que celui qui accomplit un acte, le fait au nom des représentés et en son nom personnel. La représentation n’est que partielle.
Ces deux paradoxes du concept et de l’action de représenter sont intimement liés, qui caractérisent la démocratie représentative. En conséquence, le représenté, le peuple, n’agit que par le représentant. Ce qui est frappant dans ce paradoxe de l’action de participation politique, c’est la présence d’un absent, ou encore, le retour d’une présence sur fond d’absence. Si le représentant ne représente le représenté qu’à la condition de se substituer à lui, le représentant amène aussi le représenté à l’existence politique dans le mouvement même qui sert à l’occulter pratiquement. Ce que l’on pourrait déplorer, c’est que le peuple soit irrévocablement enfermé dans son absence virtuelle ; les représentants pouvant se contenter d’orienter la vie politique selon leurs propres attentes. Leurs actions ne correspondront plus à la volonté manifestée par les mandants. Il est important de vérifier ces hypothèses dans la suite de ce développement.
Les paradoxes du concept de représentation n’expliquent-ils pas ce que l’on observe concrètement en politique ? Bien souvent, les représentants ne trahissent-ils pas les aspirations des représentés ? L’instauration du principe de représentation n’est-elle pas l’une des causes plausibles des échecs de la représentation démocratique ? Le fait de chercher à gouverner par une minorité de personnes élues dans l’intérêt de tous ne paraît guère favoriser la participation démocratique. Si le pouvoir politique n’est plus exercé par le peuple, c’est la crise de la démocratie elle-même qui est annoncée par celle de la représentation.
La crise de la représentation démocratique : cas de l’Afrique
Faut-il rappeler ici la définition de la démocratie ? La démocratie[3] est un mode de vie sociopolitique. En tant que régime politique, elle est un système de gouvernement dont le pouvoir est issu du peuple. Dans une démocratie, la participation politique et le droit des citoyens de prendre part aux décisions politiques est normalement assuré grâce au principe de représentation. Cela se manifeste par des élections pluralistes. Les citoyens doivent déterminer eux-mêmes leurs buts et leurs actes en pleine responsabilité à travers la participation à des élections démocratiques à l’issue desquelles les responsables politiques sont élues.
Les paradoxes liés au concept de représentation politique ont leurs incidences pratiques qu’il convient de relever. Le peuple semble ne servir qu’à la légitimation des procédures électorales dont la finalité ultime est détournée après coup dans l’intérêt des mandataires. En Afrique, nos Etats ont du mal à traduire dans les faits les valeurs et les comportements démocratiques. Le peuple ressemble à une simple marionnette ou une vache à lait dont on ne se sert qu’à l’approche des joutes électorales. Dans de nombreux pays d’Afrique subsaharienne, les droits sociaux et les salaires sont faiblement assurés. L’obtention de la couverture sociale pour les personnes âgées ou admises à la retraite relève souvent d’un véritable parcours de combattant, pour une pension de misère.
Le peuple est laissé à lui-même. Entre deux élections, les populations sont laissées à elles-mêmes pendant que les élus circulent dans des véhicules rutilants « dans l’intérêt supérieur de la Nation ». Le comble du cynisme est atteint, lorsque subitement, pendant les campagnes électorales, des officines politiques se mettent à leur distribuer des vivres pour gagner la confiance du peuple. La mission d’observation électorale de l’Union Européenne n’a pas manqué de relever ce fait au Togo[4]. Tout se passe comme s’il suffisait de se faire élire. Après 43 ans de règne sans partage, les infrastructures routières en complète désagrégation et les écoles publiques dans un piteux état, le parti au pouvoir promet toujours au peuple des lendemains qui chantent. Les responsables politiques rivalisent d’ardeur en manœuvres dilatoires pour s’éterniser au pouvoir. Quand le peuple crie son raz-le-bol, la répression se fait exemplairement sanglante.
Toujours « dans l’intérêt supérieur de la Nation », des constitutions sont tripatouillées après des simulacres de référendum. L’arme juridique est utilisée au détriment de ceux-là mêmes qui votent les lois. Le dernier cas en date est tristement celui du Niger. Le président de ce pays d’Afrique s’est récemment offert le luxe de court-circuiter toutes les structures régulières qui l’ont porté au pouvoir. Il organisa un référendum et obtint du peuple manu militari de se représenter aux élections à venir alors qu’il avait épuisé son mandat constitutionnel. Quelques mois après, l’armée a pris ses responsabilités vis-à-vis de lui. Et pourtant, ce président faisait croire à qui voulait l’entendre que le peuple ne voulait pas de son départ. Cela souligne la sempiternelle incurie politique des démocrates, représentants du peuple, dans certaines aires géographiques de la planète.
Les deux exemples cités montrent que nos gouvernants se soucient moins du peuple qui les a portés au pouvoir et que la démocratie représentative est en crise. La violation des droits du peuple qui nous a élu est une façon de le faire otage dans son propre pays. Le peuple qu’on n’écoute même plus, qu’on étouffe par le glaive du formalisme procédural, est désormais un otage chez lui. En conséquence, il s’installe dans ces pays ce qu’on peut appeler avec Luc Ferry « une mélancolie démocratique »[5] due à la défiance politique et au mal être social. Beaucoup se montrent indifférents ou évasifs dès lors qu’on leur parle de politique. Parce que les élus n’ont fait que trahir leurs aspirations, ils n’ont fait que se battre pour leurs intérêts individuels. Cette situation que nous décrivons est une vraie entorse à l’esprit même de la représentation. La représentation du peuple par ses responsables élus pose des problèmes. Interrogeons-nous maintenant sur la finalité de la représentation démocratique.
La représentation démocratique est-elle une fin en soi ?
Cette question est suscitée par le constat de l’insuffisante prise en compte de la volonté du peuple ou de l’oubli délibéré des intérêts du peuple. En fait, ce que l’on observe généralement dans les modèles de démocratie représentative, c’est que la représentation est le lieu d’une cassure définitive avec le peuple qui est le vrai détenteur du pouvoir. Cette cassure n’est-elle pas le fait de l’absence d’une éthique de la représentation démocratique ? En Afrique, non seulement la représentation n’est plus la « mise en scène publique de la diversité sociale », c’est-à-dire une tribune de mise en valeur des revendications et de défense des intérêts politiques des mandants, mais elle se constitue en une fin politique.
Dans ces conditions, la représentation démocratique apparaît comme le gouvernement des représentants du peuple par les représentants et pour les représentants. Le peuple est exclu et sacrifié. Or, les représentants politiques ne devraient pas déposséder le peuple de son pouvoir de gouverner, de sa souveraineté. La représentation du peuple ne doit pas être un prétexte pour dissoudre sa participation à la vie communautaire. Il est vrai que la représentation du peuple ne se limite pas aux choix des responsables municipaux, des parlementaires, et des chefs d’Etats. C’est peut-être la raison pour laquelle Mawuto Roger Afan écrivait que « La démocratie peut tirer profit d’une forte participation à condition que les couches inférieures de la population y soient progressivement représentées par leurs associations et qu’elles soient préparées par une éducation leur permettant de saisir l’intérêt que présente pour elles et pour la communauté, l’acte de participer. »[6]
Quelles que soient les instances représentatives du peuple, la représentation ne peut pas être sa propre fin. C’est contre cette logique que Marcel Gauchet met en garde. « La représentation, au sens de la mise en scène publique de la diversité sociale, tend à devenir une fin en soi, dans ce nouvel idéal de la démocratie dont on essaie de reconstituer la logique.»[7] Face à la crise de la représentation à laquelle aboutit l’oubli du peuple et à la méfiance que les citoyens nourrissent à l’égard de leurs représentants, il importe de rappeler ce qui doit être la fin propre de la représentation démocratique. D’un mot, la fin propre d’une représentation se trouve dans la défense de l’intérêt général et le respect du mandat politique. Sans cette conscience politique, la crise est inévitable. Il y a des chances que le peuple se désintéresse de la chose politique et que la méfiance soit renforcée.
La représentation ne peut pas être sa propre fin. Si tel était le cas, fait remarquer Marcel Gauchet, la compréhension de la représentation politique s’en trouverait changée à la fois dans son fond et dans sa forme, et une nouvelle logique s’y reconstituerait insidieusement. Les responsables politiques doivent entretenir avec les citoyens un dialogue franc, discuter des problèmes et des moyens pouvant aider à sortir nos Etats de la pauvreté et de la corruption. La crise de la participation politique que suscitent les paradoxes de la représentation démocratique doit inciter les Africains à penser une éthique de la démocratie. « L’expérience de ces dernières années nous a donné la preuve que la pratique du jeu démocratique nécessite une garantie éthique ; celle-ci devrait être assurée par des personnes ou des instances qui se trouvent en dehors de la course au pouvoir ayant besoin d’être constamment contrôlée pour éviter toute instrumentalisation sectorielle du principe démocratique lui-même. »[8]
CONCLUSION
Après notre première étude sur le concept de la représentation démocratique, cette réflexion a consisté à examiner les paradoxes de la représentation démocratique. Nous avons pu nous rendre à l’évidence que le représentant ne représente le représenté qu’à la condition de se substituer à lui, et que le représentant amène aussi le représentant à l’existence politique dans le mouvement même qui sert à l’occulter pratiquement. En Afrique subsaharienne, certains Etats connaissent ce que nous avons appelé dans un sens très large une « crise de la représentation démocratique ». Le trucage des élections et le tripatouillage des constitutions nous apparaissent comme une véritable entorse à l’esprit de la représentation politique.
Nous pensons pour ce faire, comme Mawuto Roger Afan, que dans la vie politique démocratique, il faudrait une éthique de la représentation démocratique, dont la présente réflexion n’a pas défini les contours. En effet, « le questionnement éthique pourrait offrir des schèmes explicatifs pour les maux de la communauté en même temps qu’il proposerait l’observation de valeurs pour la consolidation des institutions, en tant que ces valeurs constituent des critères pour la participation politique, en rapport avec la destinée de l’homme et en réponse à l’appel le plus profond inscrit en chaque personne. »[9]
Voir >>> La représentation démocratique
[1] Mawuto Roger Afan, La participation démocratique en Afrique, Editions Universitaires Fribourg, 2001, pp. 16-17.
[2] Jean-Marie Donegani & Marc Sadoun, Qu’est-ce que la politique ? Paris, Gallimard, 2007, p. 185.
[3] Otfried Höffe (Dir.), Petit Dictionnaire d’Ethique, Editions universitaires de Fribourg, 1993, pp. 65-66.
[4] http://www.moeue-togo.eu/FR/PDF/PS_MOE_UE_Togo_2010.pdf
[5] Luc Ferry, L’homme-Dieu ou le Sens de la vie, Paris, Grasset & Fasquelle, 1996, p. 213.
[6] Mawuto Roger Afan, op.cit., pp. 287-288.
[7] Marcel Gauchet, La religion dans la démocratie. Le parcours de la laïcité, Gallimard, 1998, p. 121
[8] Mawuto Roger Afan, op.cit., p. 149.
[9] Ibidem, p. 17.
Posted by sila on décembre 4, 2010 at 7:37 pm
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