« Les poètes sont ceux des mortels qui (…) ressentent la trace des dieux enfuis, restent sur cette trace, et tracent ainsi aux mortels, leurs frères, le chemin du revirement. Etre poète en temps de détresse, c’est alors, chantant, être attentifs à la trace des dieux enfuis. »
Martin Heidegger, Chemins qui ne mènent nulle part.
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GRILLE DE LECTURE
Cette assertion pittoresque, en dépit du mode affirmatif sur lequel elle s’offre au régal philosophique, est une double question. La première question qu’elle sous-entend est « qu’est-ce qu’être un poète ? » Cela ne revient-il pas à se demander qu’est-ce que la poésie, qu’est-ce que poétiser ? Poétiser, ou poématiser en termes heideggériens, c’est prendre sur soi d’arriver à proximité du lointain. Cette tâche qui échoit aux poètes apparaît pourtant comme la plus innocente, c’est ce que Hölderlin aurait écrit un jour à sa mère dans l’un de leurs échanges épistolaires. L’occupation qui consiste à poématiser se manifeste sous la forme discrète du jeu. La poésie est comme un rêve, disait Heidegger, ce n’est pas une réalité ; c’est un jeu de paroles, ce n’est point le sérieux d’une action. Sans entrave, elle invente son monde d’images et reste absorbé dans le cadre de ce qu’elle a imaginé. Pour être inoffensif, poématiser semble aussi inefficace pour deux raisons :
D’abord, parce que cela reste un pur discours. Ensuite, parce qu’il s’agit de se faire le porte parole des dieux, une tâche dont se moque le monde de la technique. En oubliant l’être, les mortels ont chassé les dieux de leur terre natale, c’est pourquoi le poète apprend aux mortels à se réconcilier avec les dieux qui se sont enfuis. Le poète est celui-là qui, au temps de la nuit du monde, dit le sacré. Comme une prêtresse de la flamme céleste, il ne sauvegarde son intelligence qu’en préservant l’Esprit, qu’en annonçant un monde dépeuplé par les dieux, qu’en reconstituant l’itinéraire du retrait des dieux. La deuxième question qui explicite la première, c’est de savoir au fond qui le poète est. Le poète est-il un immortel ? Ce que la pensée de Heidegger donne à penser, c’est que le poète est un homme qui sort de la technicisation et de la vacuité ontologique du monde pour se faire le héraut des mortels. La pensée « poïetique » consiste à faire asseoir l’homme sur sa base essentielle par la nomination des dieux et le se-tenir en leur présence.
Le poète Johann Peter Hebel écrivait que les humains sont des plantes qui doivent s’appuyer sur leurs racines pour pouvoir fleurir dans l’éther. Hölderlin ajoute que c’est pourquoi libre arbitre et puissance supérieure leur ont été donnés, pour que créant, détruisant et disparaissant, retournant à l’éternellement vivante, ils témoignent ce qu’il y a de plus divin : « Riche en mérite, c’est poétiquement pourtant que l’homme habite cette terre.» Poètes et humains sont des frères. Le poète, c’est finalement l’homme qui accepte de vivre poétiquement, comme le semblable des dieux. L’homme doit attester poétiquement ce qu’il est. L’attestation de son être par la dénonciation de la trace des dieux concourt à la constitution de la réalité-humaine de l’homme. L’attestation de l’appartenance à cette essentielle-intimité se produit par la création de l’aurore du monde, par la découverte du chemin du revirement. Les chemins de la poésie qui ne mènent nulle part, peuvent aider l’homme à remodeler le visage biscornu de l’alêtheia.
Emmanuel AVONYO, op
Posted by guy karl on avril 7, 2010 at 10:02 am
Plutôt que suivre la trace des dieux enfuis il s’agit, pour le poète, de se mettre à l’écoute de l’originaire qui sourd dans le langage, mais de manière tout à fait paradoxale. La poésie ne dit pas ce qui est mais, dans ce qui est, fait signe vers une béance fondamentale, laquelle creuse dans le langage un en-deça énigmatique et proprement indicible. C’est le sens de la phrase d’Héraclite : « le dieu qui est à Delphes ne cache ni ne montre, il fait signe ».
Posted by L'Academie de Philosophie on avril 7, 2010 at 11:15 am
Merci pour l’éclairage.
On peut faire encore route ensemble, à l’école de Heidegger. Faire signe, c’est montrer ce qui est caché, c’est dévoiler ce qui déjà ne s’offre que sur le mode du retrait. La béance peut à cet effet être contemporaine de la non révélabilité totale de l’être et du retrait des dieux. La poésie qui se fait le chantre de la fuite des dieux rend compte d’une béance marquée du sceau de l’antérieur. Ainsi, pour Heidegger, l’originaire fondamental serait la présence de la vérité de l’être. La trace que dépiste le poète est la vérité comme localité de l’être, région peuplée autrefois par d’honnêtes gens. Les poètes investissent la clairière des dieux pour apporter dans le discours de l’ineffable la clarté nécessaire à rendre intelligible le logos aléthétique. En cela le rôle du langage est déterminant. Il permet d’énoncer, de manifester quelque chose comme chose, il indique une référence ontologique du discours comme entente sous-jacente à toute énonciation. La trace des dieux vient au langage et le langage est la demeure des dieux. Sans l’abri du langage, habite le poète. Les poètes et les penseurs sont ceux qui veillent sur cet abri.
Emmanuel AVONYO