Posts Tagged ‘Chemins qui ne mènent nulle part.’

Pensée du 02 février 11

« Les poètes sont ceux des mortels qui (…) ressentent la trace des dieux enfuis, restent sur cette trace, et tracent ainsi aux mortels, leurs frères, le chemin du revirement. Etre poète en temps de détresse, c’est alors, chantant, être attentifs à la trace des dieux enfuis. »

Martin Heidegger, Chemins qui ne mènent nulle part.

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GRILLE DE LECTURE

Cette assertion pittoresque, en dépit du mode affirmatif sur lequel elle s’offre au régal philosophique, est une double question. La première question qu’elle sous-entend est « qu’est-ce qu’être un poète ? » Cela ne revient-il pas à se demander qu’est-ce que la poésie, qu’est-ce que poétiser ? Poétiser, ou poématiser en termes heideggériens, c’est prendre sur soi d’arriver à proximité du lointain. Cette tâche qui échoit aux poètes apparaît pourtant comme la plus innocente, c’est ce que Hölderlin aurait écrit un jour à sa mère dans l’un de leurs échanges épistolaires. L’occupation qui consiste à poématiser se manifeste sous la forme discrète du jeu. La poésie est comme un rêve, disait Heidegger, ce n’est pas une réalité ; c’est un jeu de paroles, ce n’est point le sérieux d’une action. Sans entrave, elle invente son monde d’images et reste absorbée dans le cadre de ce qu’elle a imaginé. Pour être inoffensif, poématiser semble aussi inefficace pour deux raisons :

D’abord, parce que cela reste un pur discours. Ensuite, parce qu’il s’agit de se faire le porte-parole des dieux en fuite, une tâche dont se moque le monde de la technique. Or, en oubliant l’être, les techniciens mortels ont chassé les dieux de leur terre natale ; c’est pourquoi le poète apprend aux mortels à se réconcilier avec les dieux qui se sont enfuis. Le poète est celui-là qui, au temps de la nuit du monde, dit le sacré. Comme une prêtresse de la flamme céleste, il ne sauvegarde son intelligence qu’en préservant l’Esprit, qu’en annonçant un monde dépeuplé par les dieux, qu’en reconstituant l’itinéraire du retrait des dieux. La deuxième question qui explicite la première, c’est de savoir au fond qui le poète est. Le poète est-il un immortel ? Ce que la pensée de Heidegger donne à penser, c’est que le poète est un homme qui sort de la technicisation et de la vacuité ontologique du monde pour se faire le héraut des mortels. La pensée « poïetique » consiste à faire asseoir l’homme sur sa base essentielle par la nomination des dieux et le se-tenir en leur présence.

Le poète Johann Peter Hebel écrivait que les humains sont des plantes qui doivent s’appuyer sur leurs racines pour pouvoir fleurir dans l’éther. Hölderlin ajoute que c’est pourquoi libre arbitre et puissance supérieure leur ont été donnés, pour que créant, détruisant et disparaissant, retournant à l’éternellement vivante, ils témoignent ce qu’il y a de plus divin : « Riche en mérite, c’est poétiquement pourtant que l’homme habite cette terre.» Poètes et humains sont des frères. Le poète, c’est finalement l’homme qui accepte de vivre poétiquement, comme le semblable des dieux. L’homme doit attester poétiquement ce qu’il est. L’attestation de son être par la dénonciation de la trace des dieux concourt à la constitution de la réalité-humaine de l’homme. L’attestation de l’appartenance à cette essentielle-intimité se produit par la création de l’aurore du monde, par la découverte du chemin du revirement. Les chemins de la poésie qui ne mènent nulle part, peuvent aider l’homme à remodeler le visage biscornu de l’alêtheia.

Emmanuel AVONYO, op

Pensée du 06 avril 10

« Les poètes sont ceux des mortels qui (…) ressentent la trace des dieux enfuis, restent sur cette trace, et tracent ainsi aux mortels, leurs frères, le chemin du revirement. Etre poète en temps de détresse, c’est alors, chantant, être attentifs à la trace des dieux enfuis. »

Martin Heidegger, Chemins qui ne mènent nulle part.

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GRILLE DE LECTURE

Cette assertion pittoresque, en dépit du mode affirmatif sur lequel elle s’offre au régal philosophique, est une double question. La première question qu’elle sous-entend est « qu’est-ce qu’être un poète ? » Cela ne revient-il pas à se demander qu’est-ce que la poésie, qu’est-ce que poétiser ? Poétiser, ou poématiser en termes heideggériens, c’est prendre sur soi d’arriver à proximité du lointain. Cette tâche qui échoit aux poètes apparaît pourtant comme la plus innocente, c’est ce que Hölderlin aurait écrit un jour à sa mère dans l’un de leurs échanges épistolaires. L’occupation qui consiste à poématiser se manifeste sous la forme discrète du jeu. La poésie est comme un rêve, disait Heidegger, ce n’est pas une réalité ; c’est un jeu de paroles, ce n’est point le sérieux d’une action. Sans entrave, elle invente son monde d’images et reste absorbé dans le cadre de ce qu’elle a imaginé. Pour être inoffensif, poématiser semble aussi inefficace pour deux raisons :

D’abord, parce que cela reste un pur discours. Ensuite, parce qu’il s’agit de se faire le porte parole des dieux, une tâche dont se moque le monde de la technique. En oubliant l’être, les mortels ont chassé les dieux de leur terre natale, c’est pourquoi le poète apprend aux mortels à se réconcilier avec les dieux qui se sont enfuis. Le poète est celui-là qui, au temps de la nuit du monde, dit le sacré. Comme une prêtresse de la flamme céleste, il ne sauvegarde son intelligence qu’en préservant l’Esprit, qu’en annonçant un monde dépeuplé par les dieux, qu’en reconstituant l’itinéraire du retrait des dieux. La deuxième question qui explicite la première, c’est de savoir au fond qui le poète est. Le poète est-il un immortel ? Ce que la pensée de Heidegger donne à penser, c’est que le poète est un homme qui sort de la technicisation et de la vacuité ontologique du monde pour se faire le héraut des mortels. La pensée « poïetique » consiste à faire asseoir l’homme sur sa base essentielle par la nomination des dieux et le se-tenir en leur présence.

Le poète Johann Peter Hebel écrivait que les humains sont des plantes qui doivent s’appuyer sur leurs racines pour pouvoir fleurir dans l’éther. Hölderlin ajoute que c’est pourquoi libre arbitre et puissance supérieure leur ont été donnés, pour que créant, détruisant et disparaissant, retournant à l’éternellement vivante, ils témoignent ce qu’il y a de plus divin : « Riche en mérite, c’est poétiquement pourtant que l’homme habite cette terre.» Poètes et humains sont des frères. Le poète, c’est finalement l’homme qui accepte de vivre poétiquement, comme le semblable des dieux. L’homme doit attester poétiquement ce qu’il est. L’attestation de son être par la dénonciation de la trace des dieux concourt à la constitution de la réalité-humaine de l’homme. L’attestation de l’appartenance à cette essentielle-intimité se produit par la création de l’aurore du monde, par la découverte du chemin du revirement. Les chemins de la poésie qui ne mènent nulle part, peuvent aider l’homme à remodeler le visage biscornu de l’alêtheia.

Emmanuel AVONYO, op

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