Pensée du 13 avril 10

« Il y a deux façons de faire de la politique. Ou bien on vit « pour » la politique, ou bien « de » la politique. »

Max Weber, Le savant et le politique

_______________________________________________________________

GRILLE DE LECTURE

Peut-on vivre « pour » la politique sans « en » vivre ? La politique doit-elle faire vivre son homme ? Qui vit « pour » la politique vit « de » la politique, c’est bien la conviction de Max Weber. Les deux façons de faire de la politique ne sont guère exclusives. En règle générale, on vit de la politique en même temps qu’on vit pour la politique. On fait les deux à la fois, idéellement certes, mais aussi la plupart du temps matériellement. Selon Weber, celui qui vit « pour » la politique fait d’elle, dans le sens le plus profond du terme, le « but de sa vie », soit parce qu’il trouve un moyen de jouissance dans la simple possession du pouvoir, soit parce que cette activité lui permet de trouver son équilibre interne et d’exprimer sa valeur personnelle en se mettant au service d’une « cause » qui donne un sens à sa vie. Trouver dans l’activité politique son moyen de jouissance, son équilibre interne et sa valeur personnelle, c’est déjà vivre « pour » et « de » la politique.

Cette distinction ne semble-t-elle pas reposer fondamentalement sur des critères économiques ? Pour vivre d’une activité à laquelle on se consacre à plein temps, comme un professionnel, il faut y trouver une source permanente de revenus. On pourrait même avancer l’idée qu’il n’est pas aisé de vivre « pour » la politique sans vivre « de » la politique. Dans cette dialectique du « pour » et du « de », c’est le « de » qui est dans une conception matérialiste ou capitaliste des choses, la condition de possibilité du « pour », même si le « pour » confère au « de » toute sa légitimité. Sous les régimes fondés sur la propriété privée, il est nécessaire que soient réunies certaines conditions matérielles afin qu’un homme puisse se consacrer entièrement à une activité et la mener à bien sans compromission.

Mais en politique, comme pour l’exercice de la noble carrière de penseur, d’écrivain, il peut en être autrement. C’est ce qui fait dire Max Weber que l’homme politique doit, dans des conditions normales être économiquement indépendant des revenus que l’activité politique pourrait lui procurer. Autrement dit, il est indispensable de posséder une fortune personnelle. L’homme politique doit en outre être économiquement disponible. Ce qui veut dire que l’acquisition des revenus ne doit pas l’obliger à consacrer constamment et personnellement, en tout ou partie, toute sa puissance de travail et de pensée à sa subsistance. Sinon il risque d’abandonner la poursuite du bien commun pour rechercher ses intérêts personnels. En gros, l’homme politique doit vivre, il a besoin de moyens pour cela. Mais il lui faut faire un choix déchirant entre « vivre pour » la politique et « vivre de » la politique. Il y a une seule façon à la fois de faire de la politique.

Emmanuel AVONYO, op

>>> SOMMAIRE >>>

Laisser un commentaire