Pensée du 07 mai 10

« La logique est la morale de la pensée.»

Raymond RUYER, Philosophie de la valeur.

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GRILLE DE LECTURE

La logique est ce qui règle la pensée. Elle lui permet de se déployer sans contradiction, sans dire et se dédire. Nous pouvons affirmer que la logique est celle qui trace la route et créé l’espace à partir desquels la pensée s’élabore conceptuellement, se déploie et se fait comprendre sans ambiguïté ni obscurité. C’est en ce sens que nous pouvons soutenir qu’elle façonne le « comportement » de la pensée, qu’elle lui permet de se bien conduire, de bien se faire recevoir, de bien se faire intelligible, de bien se faire rassurante. Nous avons coutume de dire que la logique s’occupe de la forme de la pensée. La forme, c’est ce qui permet à quelque chose de se laisser saisir, circonscrire, voir, apercevoir. Et donc sans la forme de la pensée, elle ne saurait être appréhendée. La logique est la morale de la pensée en ce sens où c’est elle qui dirige la pensée dans son effectuation.

Le concept de morale vient du latin moralitas qui signifie comportement approprié, façon, caractère. La morale a donc trait étymologiquement au comportement, à l’agir, au faire. Une pensée digne de ce nom ne peut se faire sans une teinte logique, sinon elle ne peut être assimilée qu’à une sottise, une baliverne et traduirait un non sens. Dans ces conditions, elle raterait son objectif. Toute pensée vise à être comprise, être véridique, être reçue comme pensée authentique tout simplement ; c’est-à-dire être une parole ayant un sens et voulant traduire et énoncer un sens. Nous pouvons donc en fin de compte dire que toute pensée doit être logique pour être pensée. Ne voyons-nous pas dans le mot logique même le concept « logos » ? Le logos dit la pensée. Il constitue la matière même de la pensée, ce avec quoi la pensée se dit, se construit et se fait être hors de son enclave pour être intelligible et intelligente.

Aristide BASSE, o.p.

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7 responses to this post.

  1. Posted by Donatien on mai 7, 2010 at 7:44 am

    « La logique (…) permet à la pensée de bien se faire rassurante »
    – Faut-il comprendre que la pensée, selon vous, se doit d’être « rassurante » ?
    – Ou bien que, filant la métaphore du comportement, vous comparez la pensée soutenue par la logique à un homme qui, connaissant bien les codes et références de son interlocuteur, sait s’en faire reconnaître comme un interlocuteur honnête, clair, compréhensible (ce qui est rassurant)… quand bien même il serait porteur d’idées dérangeantes ?

  2. Posted by BASSE Aristide on mai 8, 2010 at 3:04 pm

    Bonjour cher ami dans la pensée,
    Je suis très content de votre réaction qui me permet de repréciser ma pensée ou de mieux me faire comprendre comme je pense. Au fait, je n’entre pas dans le jeu de la métaphore qui pourrait nous faire glisser de terrain : tout ne sied pas, ou mieux tout exemple ne sied pas dans tous les domaines. Lorsque je parle de la rassurance de la pensée ici, je voudrais tout simplement dire qu’au fait, aidée et soutenue par la logique qui lui donne de se rendre intelligible, la pensée peut se dire avec une certaine vérité, je veux dire qu’elle peut se dire ou se déployer avec un sens. Parce que je ne suis pas sûr qu’une pensée il-logique puisse prétendre traduire une certaine fiabilité. A tout point de vue, l’on dirait que cette pensée n’a pas de sens, elle ne dit rien, et donc elle ne vaut rien. Or, si elle se dit logiquement, elle est tout de suite compréhensible à un premier niveau, c’est-à-dire qu’elle dit quelque chose pour celui qui la suit avant de se laisser pénétrer profondément pour une véritable intelligibilité intrinsèque.
    Donc, la pensée rassurante est à comprendre ainsi : elle tient debout, elle vaut quelque chose, elle se dit bien, elle a donc droit à un respect, à une attention. Je dirai même qu’on lui fait confiance quand elle est dite logiquement. Vous pouvez toujours apprécier cette réponse pour plus d’échange. Merci à vous une fois encore.

  3. Posted by Donatien on mai 10, 2010 at 7:09 am

    Bonjour cher ami,
    et merci d’avoir pris le temps de cette réponse (et à Emmanuel d’avoir transmis !). Donc j’ai bien noté qu’aucune de mes deux hypothèses n’était juste (et par d’ailleurs, je rejoins bien votre prudence sur le maniement des métaphores : toutes les images sont infirmes).
    Cependant, je dois vous avouer que vos efforts de reformulation ne m’éclairent pas beaucoup plus…
    Pour moi ce qui est rassurant est ce qui vient neutraliser une inquiétude. J’ai sursauté en lisant cet adjectif sous votre plume, parce qu’à mon sens la pensée ne doit guère se soucier de rassurer, au contraire : il est bénéfique qu’elle introduise l’in-quiétude chez celui qui la formule (« Penser contre soi-même ») comme chez celui qui la reçoit.
    Or, aucun des qualificatifs que vous utilisez dans votre réponse (intelligible, vraie, dotée de sens, logique, fiable, compréhensible, solide, respectable…) ne correspond réellement à cette notion d’inquiétude, et j’en viens à me demander si nous lui donnons très exactement le même sens (la francophonie est riche de nuances : j’ai déjà remarqué que vous utilisez « au fait » là où j’aurais utilisé « en fait ».
    En tout état de cause, il ne s’agissait que d’un seul mot dans une contribution très intéressante.

  4. Bonjour fidèles amis de l’académie,

    La question s’est posée sur cette agora de savoir si la pensée doit (ou peut) se faire bien rassurante. Il faut bien que nous puissions en dire un mot, après avoir écouté les uns et les autres. Nous tenons d’abord à remercier Aristide pour la grille de lecture proposée, et Donation pour sa contribution à l’approfondissement de la question.

    Pour ne pas donner l’impression d’être un arbitre dans un domaine où aucune médiation ou autorité n’est définitivement crédible, nous nous contentons de vous inviter à lire cet extrait du Gai Savoir de Nietzsche, celui-là même qui parlait d’une philosophie à coups de marteau. Dans notre pensée, sous notre plume, c’est toute la tension existentielle dont nous sommes témoins quotidiennement qui s’exprime. Qu’on nous excuse si ce texte marque un léger décalage par rapport à ce qui est en affaire dans ce débat.

    « Nous ne sommes pas des grenouilles pensantes, nous ne sommes pas des appareils objectifs et enregistreurs avec des entrailles en réfrigération, — il faut sans cesse que nous enfantions nos pensées dans la douleur et que, maternellement, nous leur donnions ce que nous avons en nous de sang, de cœur, d’ardeur, de joie, de passion, de tourment, de conscience, de destin, de fatalité. La vie consiste, pour nous, à transformer sans cesse tout ce que nous sommes, en clarté et en flamme, et aussi tout ce qui nous touche. Nous ne pouvons faire autrement. […] Seule la grande douleur, cette longue et lente douleur qui prend son temps, où nous nous consumons en quelque sorte comme brûlés au bois vert, nous contraint, nous autres philosophes, à descendre dans nos dernières profondeurs et à nous dépouiller de toute confiance, de toute bienveillance, de toute demi-teinte, de toute douceur, de tout moyen terme, où nous avions peut-être mis précédemment notre humanité. Je doute fort qu’une pareille douleur rende « meilleur » ; — mais je sais qu’elle nous rend plus profonds »

    Cf. Friedrich Nietzsche, Le Gai Savoir, trad. H. Albert, dans Œuvres , tome II, Paris, Robert Laffont, coll. « Bouquins », 1993, p. 30-31.

    Emmanuel

  5. Posted by Aristide on mai 11, 2010 at 11:38 pm

    Salut cher ami Donatien,
    Merci pour votre réponse à ma réponse (et aussi à Emmanuel qui est intervenu pour jeter un peu de lumière). Je vous comprends bien. Vous avez raison de dire que la rassurance vise à neutraliser une inquiétude or la pensée ne doit pas se soucier de rassurer, elle doit plutôt introduire une in-quiétude.

    Je partirais de votre position que je trouve vraiment judicieuse. Toute pensée doit provoquer, in-quiéter (dans le sens de ce qu’elle dit). Notre pensée ici se penche exclusivement sur la forme de la pensée. On parle de la logique comme morale de la pensée. Notre analyse ici se borne à parler de la rassurance de la pensée dans le sens exclusif de la forme de la pensée. Et justement, si j’ai dit que la pensée doit se faire rassurante (je n’entends pas l’effet qu’elle cause quant à son contenu), je veux dire qu’elle doit apaiser l’inquiétude que l’interlocuteur, ou mieux celui qui la perçoit, peut avoir. C’est pourquoi, pour moi, cette rassurance a trait à la fiabilité (je reprends à dessein ce concept). Nous savons que l’interlocuteur entend une pensée avec des sentiments, il veut savoir, veut vérifier si la pensée est réellement une pensée logique, c’est-à-dire si elle dit quelque chose de sensé, si elle est porteuse de sens. C’est seulement à ce niveau que je vois la rassurance de la pensée. Pour caricaturer un peu, je prêterais ces mots à la pensée s’adressant à un interlocuteur : « Aie confiance, je suis en forme » avant de penser lui dire « je veux bien te dire ceci…quitte à toi de l’apprécier ».

    Sinon, je pense aussi comme vous que la pensée doit in-quiéter (mais dans le sens de ce qu’elle dit), elle doit provoquer ; elle ne doit pas simplement trouver un terrain, un réceptacle béant, insensible à une provocation, un réceptacle qui ne fait que dire oui à tout ce que la pensée vient lui suggérer ; L’auditeur ou le lecteur doit apprécier le sens que la pensée lui propose, lui présente. Si c’est pour insinuer une inquiétude, la pensée doit le faire dans le sens de son contenu (du sens qu’elle recèle) ; la pensée rassurante (donc bien logique) veut neutraliser une inquiétude chez l’interlocuteur. Je ne trouve pas de problème à cela. Mais elle veut d’abord se rendre fiable. Si vous m’avez compris et que vous trouvez que l’adjectif « rassurante » n’est pas judicieux ici, vous pouvez toujours proposer celui que vous pensez être juste. Je crois aussi que ce qui fait la grandeur de la philosophie, c’est le fait que l’on peut prendre un concept, lui donner un contenu (je ne veux pas dire qu’il faut tordre le coup à tous les concepts. Non). L’histoire de la philosophie nous en donne des exemples à profusion. Le concept « Raison » par exemple n’a pas le même sens chez Kant et chez Hegel…Vous pouvez toujours réagir.

  6. Posted by Donatien on mai 12, 2010 at 8:31 am

    Merci à chacun de ces précisions. Je peux maintenant vous rejoindre : l’inquiétude que peut (doit ?) susciter une proposition philosophique ne doit tenir qu’à la pensée même qu’elle contient (son fond) et en aucun cas à sa forme. En somme « Ce qui se conçoit bien s’énonce clairement ». En matière philosophique, c’est la logique qui permet cette clarté.

  7. Posted by Aristide on mai 12, 2010 at 6:11 pm

    Merci et bonne route sur le chemin de la pensée.

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