Archive for the ‘EPISTEMOLOGIE’ Category

Pensée du 15 février 20

La mémoire, gardienne du temps, ne garde que l’instant; elle ne conserve rien, absolument rien, de notre sensation compliquée et factice qu’est La psychologie de la volonté et de l’attention — cette volonté de l’intelligence—nous prépare également à admettre comme hypothèse de travail la conception (…) de l’instant sans durée. Dans cette psy­chologie, il est bien sûr déjà que la durée ne saurait intervenir qu’indirectement ; on voit assez facilement qu’elle n’est pas une condition primordiale: avec la durée on peut peut‑être mesurer l’attente, non pas l’attention elle‑même qui reçoit toute sa valeur d’intensité dans un seul instant. la durée. D’ailleurs puisque l’attention a le besoin et le pouvoir de se reprendre, elle est par essence tout entière dans ses reprises. L’atten­tion aussi est une série de commencements, elle est faite des renaissances de l’esprit qui revient à la conscience quand le temps marque des instants. En outre, si nous portions notre examen dans cet étroit domaine où l’attention devient décision, nous verrions ce qu’il y a de fulgurant dans une volonté où viennent converger l’évidence des motifs et la joie de l’acte. Entre M. Bergson et nous‑même, c’est donc toujours la même différence de méthode ; il prend le temps plein d’événements au niveau même de la conscience des événements, puis il efface peu à peu les événements, ou la conscience des événements ; il atteindrait alors, croit‑il, le temps sans événements, ou la conscience de la durée pure. Au contraire, nous ne savons sentir le temps qu’en multipliant les instants conscients (…). La conscience du temps est toujours pour nous une conscience de l’utilisation des instants, elle est toujours active, jamais passive, bref la conscience de notre durée est la conscience d’un progrès de notre être intime, que ce progrès soit d’ailleurs effectif ou mimé ou encore simplement rêvé.

Gaston Bachelard, L’intuition de l’instant, 1932, Éd. Gonthier, coll. Médiations, pp 22‑23, 34

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Pensée du 04 mai 19

« En s’engageant beaucoup plus radicalement dans leur activité, le scientifique, le philosophe et l’artiste découvrent avec Emmanuel Levinas que « le véritable désir est celui que le désiré ne comble pas, mais creuse », et qu’il est cherché ici ce qui, loin de pouvoir être trouvé et conquis conceptuellement, ouvre à une nuit mystique, à cette sorte de « nullité » signifiant, non une insuffisance, un rien, mais une transcendance par quoi, dans une déprise (Entlassung), l’homme apprend à simplement devenir témoin et citoyen du sens. Pour tout dire, l’homme rencontre ce que Gabriel Marcel appelle le mystère, ce qui, me cernant et me concernant, m’enveloppant et m’impliquant, ne saurait être tout entier devant moi. En nous faisant sentir le mystère de l’univers et de la matière, de l’être et de l’homme, de la beauté et du symbole, science, philosophie et art, ne conduisent-ils pas à la même sagesse, celle du SENS RENCONTRÉ que nulle logique ne saurait subsumer ni arraisonner, mais qui, en tant que flamme du divin, vient en toute simplicité auprès de nous mendier sa vie en nous demandant de le contempler, d’être les gardiens des semences du possible ? »

PAUQUOUD KONAN JEAN-ELYSÉE, Science, philosophie, art : le point X de la rencontre, Paris, Publibook, 2014 (Préface de DIBI K. AUGUSTIN, p. 11,12)

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Pensée du 12 avril 19

Nous pouvons si nous le voulons distinguer quatre étapes différentes au cours desquelles pourrait être réalisée la mise à l’épreuve d’une théorie. Il y a, tout d’abord, la comparaison logique des conclusions entre elles par laquelle on éprouve la cohérence interne du système. En deuxième lieu s’effectue la recherche de la forme logique de la théorie, qui a pour objet de déterminer si elle constituerait un progrès scientifique au cas où elle survivrait à nos divers tests. Enfin, la théorie est mise à l’épreuve en procédant à des applications empiriques des conclusions qui peuvent en être tirées. Le but de cette dernière espèce de test est de découvrir jusqu’à quel point les conséquences nouvelles de la théorie – quelle que puisse être la nouveauté de ses assertions – font face aux exigences de la pratique, surgies d’expérimentations purement scientifiques ou d’applications techniques concrètes. Ici, encore, la procédure consistant à mettre à l’épreuve est déductive. A l’aide d’autres énoncés préalablement acceptés, l’on déduit de la théorie certains énoncés singuliers que nous pouvons appeler « prédictions » et en particulier des prévisions que nous pouvons facilement contrôler ou réaliser. Parmi ces énoncés l’on choisit ceux qui sont en contradiction avec elle. Nous essayons ensuite de prendre une décision en faveur (ou à l’encontre) de ces énoncés déduits en les comparant aux résultats des applications pratiques et des expérimentations. Si cette décision est positive, c’est-à-dire si les conclusions singulières se révèlent acceptables, ou vérifiées, la théorie a provisoirement réussi son test : nous n’avons pas trouvé de raisons de l’écarter. Mais si la décision est négative ou, en d’autres termes, si, les conclusions ont été falsifiées, cette falsification falsifie également la théorie dont elle était logiquement déduite. Il faudrait noter ici qu’une décision ne peut soutenir la théorie que pour un temps car des décisions négatives peuvent toujours l’éliminer ultérieurement. Tant qu’une théorie résiste à des tests systématiques et rigoureux et qu’une autre ne la remplace pas avantageusement dans le cours de la progression scientifique, nous pouvons dire que cette théorie a « fait ses preuves » ou qu’elle est « corroborée ».

Popper, La Logique de la découverte scientifique (1934), Paris, Ed. Payot, 1973, pp 29-30.

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Pensée du 25 février 19

« Dire qu’une norme se rapportant à la conduite d’êtres humains « est valable », c’est affirmer qu’elle est obligatoire, que ces individus doivent se conduire de la façon qu’elle prévoit. Déjà dans un chapitre précédent, on a expliqué qu’à cette question de savoir pourquoi une norme est valable, c’est-à-dire pourquoi des individus doivent se conduire de telle ou de telle façon, on ne peut pas répondre en constatant un fait positif, un fait qui est, et qu’ainsi le fondement de validité d’une norme ne peut pas se trouver dans un semblable fait. De ce que quelque chose est, il ne peut pas s’ensuivre que quelque chose doit être; non plus que, de ce que quelque chose doit être, il ne peut s’ensuivre que quelque chose est. La validité d’une norme ne peut avoir d’autre fondement que la validité d’une autre norme. En termes figurés, on qualifie la norme qui constitue le fondement de la validité d’une autre norme de norme supérieure par rapport à cette dernière, qui apparaît donc comme une norme inférieure à elle. […]

Comme on l’a noté dans un alinéa précédent, la norme qui constitue le fondement de validité d’une autre norme est par rapport à celle-ci une norme supérieure. Mais il est impossible que la quête du fondement de la validité d’une norme se poursuive à l’infini, comme la quête de la cause d’un effet. Elle doit nécessairement prendre fin avec une norme que l’on supposera dernière et suprême. En tant que norme suprême, il est impossible que cette norme soit posée, — elle ne pourrait être posée que par une autorité, qui devrait tirer sa compétence d’une norme encore supérieure, elle cesserait donc d’apparaître comme suprême. La norme suprême ne peut donc être que supposée. Sa validité ne peut plus être déduite d’une norme supérieure; le fondement de sa validité ne peut plus faire l’objet d’une question. Nous appellerons une semblable norme, une norme supposée suprême : la norme fondamentale. »

Kelsen (Hans), Théorie pure du droit, 1960

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Pensée du 18 décembre 18

 En science, les propositions doivent valoir objectivement, et leur logique doit suffire pour enrichir le savoir de celui qui n’a pas fait la découverte du résultat. Seul celui-ci compte, et ce n’est pas là du pragmatisme mal placé : il en va de l’objectivité scientifique. Ce dont les résultats peuvent résulter, et comment on les a obtenus, sont inessentiels par rapport à l’essentiel qui est l’objectivité ; que certains savants s’intéressent, d’autre part, au processus de recherche n’y change rien et dépend d’ailleurs en grande partie de l’importance des résultats obtenus en tant que résultats. »

Michel MEYER, Découverte et justification en science

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Pensée du 17 décembre 18

« Le travail du savant consiste à avancer des théories et à les soumettre à des tests. Le stade initial, cet acte de concevoir ou d’inventer une théorie, ne me semble pas requérir une analyse logique ni même être susceptible d’en être l’objet. La question de savoir comment une idée nouvelle peut naître dans l’esprit d’un homme – qu’il s’agisse d’un thème musical, d’un conflit dramatique ou d’une théorie scientifique – peut être d’un grand intérêt pour la psychologie empirique mais elle ne relève pas d’analyse logique de la connaissance scientifique. »

Karl Raimund POPPER, La logique de la découverte scientifique

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Pensée du 30 novembre 18

« Les sciences de l’esprit (Geisteswissenschaften) ont le droit de déterminer elles-mêmes leur méthode en fonction de leur objet. Les sciences doivent partir des concepts les plus universels de la méthodologie, essayer de les appliquer à leurs objets particuliers et arriver ainsi à se constituer dans leur domaine propre des méthodes et des principes plus précis, tout comme ce fut le cas pour les sciences de la nature. Ce n’est pas en transportant dans notre domaine les méthodes trouvées par les grands savants que nous nous montrons leurs vrais disciples, mais en adaptant notre recherche à la nature de ses objets et en nous comportant ainsi envers notre science comme eux envers la leur (…) »

Wilhelm Dilthey, Idées descriptives

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Pensée du 09 novembre 18

« Une manière largement répandue d’envisager la modernité est de l’inscrire dans une vision évolutionnaire. L’histoire de l’humanité, dans une telle perspective orthodoxe, équivaut à un développement linéaire, caractérisé, entre autres, par une progression de la rationalité. Mais chez de nombreux auteurs dès le XIXe siècle au moins, le regard sur la modernité tend à mettre en évidence sa dimension exceptionnelle. L’histoire de l’humanité se caractériserait ainsi par une évolution discontinue, ou une mutation, ou encore un grand partage. Dans ces conditions, l’Occident se singulariserait à partir d’une rupture radicale avec sa propre tradition et avec celle des autres sociétés à travers le monde. De fait, depuis plusieurs siècles une manière de voir dichotomique s’est imposée, en opposant des « nous » et des « eux », ou encore l’ici et l’ailleurs, malgré la grande généralité et le flou de ces notions. Certes, cette dichotomie se présente sous diverses modalités. Mais elle renvoie toujours à la même opposition confuse. Et surtout le pôle des « nous » caractériserait, pour l’humanité entière, la seule voie à suivre. »

Gérald Berthoud, La comparaison anthropologique : ébauche de méthode

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Pensée du 06 septembre 18

 « (…) Il n’est nullement adapté à la nature de la philosophie, notamment dans le domaine de la raison pure, de parader en se donnant des airs dogmatiques et de se parer avec les titres et les emblèmes de la mathématique, puisqu’elle ne relève pas du même ordre que celle-ci, quand bien même elle a tous les motifs de placer ses espoirs dans une union fraternelle avec elle. Ce sont là de vaines prétentions qui jamais ne peuvent aboutir, mais qui bien plutôt doivent faire revenir la philosophie à son dessein de découvrir les illusions d’une raison méconnaissant ses limites et ramener, par l’intermédiaire d’une clarification suffisante de nos concepts, la présomption de la spéculation à une connaissance de soi-même modeste, mais solidement étayée. La raison ne pourra donc pas, dans ses tentatives transcendantales, regarder devant elle avec la même assurance que si la route qu’elle a parcourue conduisait directement au but, ni compter sur les prémisses qu’elle a adoptées pour fondement avec une telle audace qu’il ne lui serait pas nécessaire de regarder plus souvent vers l’arrière et de considérer attentivement si d’aventure ne se découvrent pas dans le cours de ses raisonnements des fautes qui seraient passées inaperçues dans les principes et qui rendraient nécessaire soit de les déterminer davantage, soit d’en changer tout à fait. »

Kant, Critique de la raison pure, 1781

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Pensée du 05 septembre 18

« Seule une preuve apodictique, en tant qu’elle est intuitive, peut s’appeler démonstration. L’expérience nous enseigne sans doute ce qui est, mais non point que cela ne pourrait en aucun cas être autrement. C’est pourquoi des arguments empiriques ne peuvent fournir nulle preuve apodictique. (…) Seule la mathématique contient donc des démonstrations, parce qu’elle dérive sa connaissance non de concepts, mais de la construction de ceux-ci, c’est-à-dire de l’intuition qui peut être donnée a priori comme correspondant aux concepts. (…) Par opposition, la connaissance philosophique doit se passer de cet avantage (…). Ce pourquoi je donnerais plus volontiers aux preuves philosophiques le nom de preuves acroamatiques (discursives) que celui de démonstrations, parce qu’elles ne peuvent s’opérer qu’à travers de simples mots (en évoquant l’objet en pensée), tandis que les démonstrations, comme l’expression déjà l’indique, se développent dans l’intuition de l’objet. »

Kant, Critique de la raison pure, 1781

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