« La République de Platon est devenue proverbiale, comme exemple prétendu frappant d’une perfection imaginaire qui ne peut avoir son siège que dans le cerveau d’un penseur oisif. »
Emmanuel KANT, Critique de la raison pure, PUF, 11e éd., p. 264.
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GRILLE DE LECTURE
La Respublica, c’est la « chose publique ». Cette traduction latine du titre du dialogue de Platon par Cicéron ne rend pas compte de toute la richesse du mot grec politeia. La « chose publique », la « constitution », sont des traductions qui font perdre une bonne partie de ce que pouvait suggérer politeia à un Grec du temps de Platon. Selon Bernard Suzanne, le problème est qu’aucun mot français ne couvre tout le champ défini par politeia. En effet, politeia ne désigne pas seulement l’organisation politique de la cité, sa « constitution », ou même un « régime politique » particulier, mais elle recouvre le mode de vie publique et privée, du politès (le « citoyen » vivant dans la polis), ou encore les droits et devoirs qui le constituent en tant que citoyen, par opposition par exemple aux simples esclaves. Politeia peut aussi désigner l’ensemble des citoyens constituant la cité, ou encore l’implication d’un gouvernant dans la gestion de la cité. En un mot, la politeia de Platon entendue comme République désigne aussi bien le « régime » (dans un sens très large) de « mode de vie » de chaque citoyen, dans sa vie publique comme dans sa vie privée, que le « régime » de la cité.
Cet ordre politique platonicien, fondé sur le droit et instituant le droit, est qualifié de proverbial dans cet extrait de la Critique de la raison pure. Ce qui paraît imaginaire, illusoire et ridicule à la fois dans la politeia de Platon, c’est l’assertion « qu’un prince ne gouverne jamais bien s’il ne participe aux Idées ». Platon aurait estimé que si une législation était pleinement d’accord avec ces Idées, on n’aurait plus besoin d’aucune peine (sanction) dans une cité. Selon Kant, le philosophe éminent de La République « nous laisse sans secours » lorsqu’il affirme que pour que la cité soit gouvernée de façon idoine, il faut que les philosophes deviennent rois et que les rois soient des philosophes. La théorie de Platon paraît irréalisable, elle ne peut jamais se produire d’après Kant. Ainsi, au lieu de prendre pour base des idées tirées d’une expérience qui ne pourrait jamais exister, Platon aurait dû ne pas perdre de vue qu’une constitution a « pour but la plus grande liberté humaine fondée sur des lois qui permettraient à la liberté de chacun de subsister en même temps que la liberté de tous les autres. » Kant reconnaît cependant un mérite à Platon, celui de chercher à « rapprocher toujours davantage la constitution légale des hommes de la plus grande perfection possible. » Dans ces conditions, on pourrait penser que seul l’effort d’abstraction de Platon mérite d’être imité.
Emmanuel AVONYO, op