« Les livres ne servent qu’à quitter les livres, et sont faits – devraient être faits – pour cela. »
ANDRE COMTE-SPONVILLE, Une éducation philosophique
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GRILLE DE LECTURE
Pourquoi lisons-nous ? Pourquoi faut-il être aristotélicien, kantien, heideggérien, ricoeurien ? Réponse évidente à la première question ? Oui, et ce n’est pas une précaution de langage. Nous abordons les livres pour des motifs divers, et chacun sait pourquoi il lui faut lire. Certains répondraient : tout petits, nous avons appris à lire, et nous en avons gardé l’habitude. D’autres : nous lisons pour chasser l’ennui, pour nous divertir, pour trouver (retrouver) le sommeil, pour nous cultiver, pour acquérir des compétences langagières, pour connaître un auteur et sa pensée. D’autres encore diront : dans un livre, c’est tout un monde de sens qui se déploie : la vivacité des récits, le pittoresque du dialogue entre les personnages, les mots simples et évocateurs qui font vivre l’intrigue, le génie des écrivains qui allie la continuité et l’imprévu, la finesse et le surplace, tout contribue au charme insinuant des livres qui élèvent les cœurs dans la joie du bien être. C’est peut-être la raison pour laquelle Jules Renard dit un jour : si je pense à tous les livres qu’il me reste à lire, j’ai la certitude d’être encore heureux. Les livres seraient la garantie du bonheur, mais pas seulement ; ils seraient des amis fidèles, ceux que l’on invite au dialogue à n’importe quelle heure (Georges Sand). La lecture est une amitié (Marcel Proust). La lecture des bons livres nous abstrait du monde pour nous aider paradoxalement à lui trouver un sens. Car, dans la lecture, l’homme qui se cherche a peut-être quelque chance de se trouver.
Cependant, dans le cadre d’une éducation philosophique, la question se pose encore de savoir à quoi peut bien servir la lecture. Du « pourquoi » initial, nous passons donc au « comment faut-il être aristotélicien ? » Kant n’a-t-il pas appelé à sortir de la minorité en pensant par soi-même ? Il n’y a pas de philosophie que l’on puisse apprendre, aurait-il ajouté, on ne peut qu’apprendre à philosopher. Franchement, comment apprendre à penser sans côtoyer la pensée de ses prédécesseurs ? Évidemment, ce n’est pas ce qu’interdit Kant. Après un séjour fécond auprès des maîtres, il faut pouvoir élaborer sa propre pensée. Les livres et les maîtres, selon Comte-Sponville, ne sont guère que des béquilles. Il faut apprendre à les quitter pour conquérir sa « majorité ». Il écrit dans le livre que nous avons cité : « Ce livre me plaît et me déplaît comme il est, honnête et imparfait, et si je ne déteste pas qu’on le loue, c’est humain, il m’importe peu qu’on l’approuve. Son principal effet sur moi fut de me libérer de lui. » Le livre ne nous est libérateur qu’à la condition d’en sortir libéré de tout. Daniel Pennac n’a-t-il pas écrit que chaque lecture est un acte de résistance, à tel point que si elle est bien menée, elle nous sauve de tout, y compris de nous-même ?
Emmanuel AVONYO, op
Posted by TANTE LEONIE on juin 3, 2010 at 10:34 am
Et Valéry Larbaud a situé cette nécessité pour certains : « Ce vice impuni, la lecture ! »,.
Lire juste pour s’instruire, affaire de transmetteurs de savoirs.
Lire pour se construire : affaire personnelle, parce que le soi réduit à lui-même, comme la vie réduite à elle-même sont bien peu de chose au regard de l’immensité de la pensée.
Lire et vivre : même chose, mais quel est ce grand ancien qui disait : vivre c’est penser ? Je ne sais plus. Libéré de tout ? Ou au contraire partie prenante de tout, compréhension souterraine et compassion accrue envers cette agitation fébrile et vaine de l’homme dans l’Action !
« S’attaquer » aux livres me fait froid dans le dos : il est si facile de les brûler, pour une raison ou une autre…
Et « la substantifique moelle » se trouve là où chacun la cherche.
Tante LEONIE
Posted by L'Academie de Philosophie on juin 3, 2010 at 11:50 am
Bonjour Tante Léonie,
Merci pour votre fidèle attention et votre participation au début. Bien d’accord avec vous. Permettez-moi d’avancer au large. Lire, c’est goûter à une forme de liberté. En voyant au fond des choses et bien au-delà de ce que peut percevoir un œil profane, un lecteur (une lectrice) est un Homme libre, c’est un impénitent de la liberté d’esprit, un chantre de la faculté de juger. C’est pourquoi la lecture est comparée à « un vice impuni ». Lire en vue de transmettre ce qu’on a contemplé, en vue de se construire soi-même, pour vivre ou pour être partie prenante de tout, c’est encore parier pour la liberté. Mais pour quelle liberté ? Avant tout pour la liberté de l’esprit qui ne prend plus rien pour parole d’évangile et qui ose s’affirmer comme un sujet humain. Pour Comte-Sponville, les livres ne sont pas à bannir, ils ne sont pas méprisables. Mais la lecture n’est pas la finalité de la lecture. On ne peut pratiquer la lecture que comme un art du penser, du savoir-vivre, du savoir-être. Les livres sont des échelles sur lesquelles il faut monter pour voir plus loin que les auteurs eux-mêmes. A ce titre, la lecture n’est pas qu’une alternative à l’Action. Elle est le point de départ de l’Action libre qui prend en charge la fragilité de l’humaine condition.
Le philosophe qui fréquente les livres ne saurait être un vicariant de la pensée ou un agitateur de citations d’auteurs. Il doit être un homme qui ose penser par lui-même, après s’être approprié les matériaux offerts généreusement par l’histoire de la pensée. Il faut aussi pouvoir consentir au temps de l’initiation par la lecture. Dans la préface de l’ouvrage Les femmes qui lisent sont dangereuses (Laure Adler & Stephan Bollmann, 2006), nous lisons : « Ecrire, c’est produire le texte. Lire, c’est le recevoir d’autrui dans y marquer sa place, sans le refaire. » Après la lecture, il faut encore lui marquer sa place, il faut le refaire. Le « faire » est à prendre au sens grec du « créer ». Si la lecture était une action créatrice d’un nouveau soi, d’un soi autre que le soi qui vient à la lecture (Ricœur), elle nous libère de tout, y compris de nous-même. Elle nous libère des déterminismes et des préjugés, de l’étroitesse d’esprit et de l’obscurantisme, elle nous façonne une armure pour le combat de la vie. Finissons avec cette pensée de Laure Adler qui fait écho à la question laissée dans votre propos : « Penser c’est vivre. Vivre c’est penser. Pas de pensée sans prise de risque. Pas de pensée qui ne soit un affrontement personnel avec le monde. Penser, c’est aussi frôler le précipice, assumer le désespoir et la solitude qui peuvent en résulter » (Laure Adler, Dans les pas de Hannah Arendt).
Emmanuel AVONYO
Posted by bgn9000 on octobre 17, 2010 at 8:11 am
Bonjour,
C’est mon chemin de pratique (http://memoirevampire.wordpress.com).
J’ai toujours beaucoup lu et j’ai toujours beaucoup écrit, mais jamais les deux ensembles comme si c’étaient des activités distinctes. Et puis le temps manquant, j’ai associé l’un avec l’autre histoire d’alimenter mon écriture avec la lecture, histoire de fondre mon style avec ceux des auteurs expérimentés, puis de fil en aiguille mon intérêt pour la pensée philosophique a pris le dessus et désormais je continue cette double pratique dans le cadre de mon auto apprentissage de la philosophie.