Posts Tagged ‘Une éducation philosophique’

Pensée du 16 mars 11

« Ce livre me plaît et me déplaît comme il est, honnête et imparfait, et si je ne déteste pas qu’on le loue, c’est humain, il m’importe peu qu’on l’approuve. Son principal effet sur moi fut de me libérer de lui. »

André Comte-Sponville, Une éducation philosophique

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GRILLE DE LECTURE

Lire, c’est goûter à une forme de liberté. Notre auteur ne déteste pas qu’on loue ou qu’on approuve un livre, parce qu’il est un homme libre. Il est le produit des livres, il est une liberté façonnée par la culture. Aussi étonnant que puisse paraître ce point de vue, bien au-delà de ce que peut percevoir un œil profane, un lecteur est un Homme libre, c’est un impénitent de la liberté d’esprit, un chantre de la faculté de juger. Après la lecture, il faut pouvoir quitter l’ouvrage. L’intérêt que représente une lecture ne doit guère induire une forme d’esclavage. La lecture a beau être un « vice impuni », elle n’est pas une fin en soi. Son but suprême, c’est la liberté de l’Homme. Lire en vue de transmettre ce qu’on a contemplé, en vue de se construire soi-même, de vivre et d’être partie prenante de l’existence, c’est encore parier pour la liberté. Mais pour quelle liberté ? Avant tout pour la liberté de l’esprit qui ne prend plus rien pour parole d’évangile et qui ose s’affirmer comme un sujet humain. Pour Comte-Sponville, la lecture n’est pas la finalité de la lecture. On ne peut pratiquer la lecture que comme un art du penser, du savoir-vivre, du savoir-être. Les livres sont des échelles sur lesquelles il faut monter pour voir plus loin que les auteurs eux-mêmes. A ce titre, la lecture n’est pas qu’une alternative à l’Action. Elle est une autre forme d’Action, le point de départ de l’Action libre qui prend en charge la fragilité de l’humaine condition.

Le philosophe qui fréquente les livres ne saurait être un vicariant de la pensée ou un agitateur de citations d’auteurs. Il doit être un homme qui ose penser par lui-même, après s’être approprié les matériaux offerts généreusement par l’histoire de la pensée. Dans la préface de l’ouvrage Les femmes qui lisent sont dangereuses (Laure Adler & Stephan Bollmann, 2006), nous lisons : « Ecrire, c’est produire le texte. Lire, c’est le recevoir d’autrui sans y marquer sa place, sans le refaire. » Après la lecture, il faut encore lui marquer sa place, il faut le refaire. Le « faire » est à prendre au sens grec du « créer ». Si la lecture est une Action créatrice d’un nouveau soi, d’un soi autre que le moi qui vient à la lecture (Ricœur), elle nous libère de tout, y compris de nous-même. Elle nous libère des déterminismes et des préjugés, de l’étroitesse d’esprit et de l’obscurantisme, elle nous façonne une armure pour le combat de la vie. Laure Adler ajoute : « Penser c’est vivre. Vivre c’est penser. Pas de pensée sans prise de risque. Pas de pensée qui ne soit un affrontement personnel avec le monde. Penser, c’est aussi frôler le précipice, assumer le désespoir et la solitude qui peuvent en résulter » (Laure Adler, Dans les pas de Hannah Arendt).

Emmanuel AVONYO, op

Pensée du 03 juin 10

« Les livres ne servent qu’à quitter les livres, et sont faits – devraient être faits – pour cela. »

ANDRE COMTE-SPONVILLE, Une éducation philosophique

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GRILLE DE LECTURE

Pourquoi lisons-nous ? Pourquoi faut-il être aristotélicien, kantien, heideggérien, ricoeurien ? Réponse évidente à la première question ? Oui, et ce n’est pas une précaution de langage. Nous abordons les livres pour des motifs divers, et chacun sait pourquoi il lui faut lire. Certains répondraient : tout petits, nous avons appris à lire, et nous en avons gardé l’habitude. D’autres : nous lisons pour chasser l’ennui, pour nous divertir, pour trouver (retrouver) le sommeil, pour nous cultiver, pour acquérir des compétences langagières, pour connaître un auteur et sa pensée. D’autres encore diront : dans un livre, c’est tout un monde de sens qui se déploie : la vivacité des récits, le pittoresque du dialogue entre les personnages, les mots simples et évocateurs qui font vivre l’intrigue, le génie des écrivains qui allie la continuité et l’imprévu, la finesse et le surplace, tout contribue au charme insinuant des livres qui élèvent les cœurs dans la joie du bien être. C’est peut-être la raison pour laquelle Jules Renard dit un jour : si je pense à tous les livres qu’il me reste à lire, j’ai la certitude d’être encore heureux. Les livres seraient la garantie du bonheur, mais pas seulement ; ils seraient des amis fidèles, ceux que l’on invite au dialogue à n’importe quelle heure (Georges Sand). La lecture est une amitié (Marcel Proust). La lecture des bons livres nous abstrait du monde pour nous aider paradoxalement à lui trouver un sens. Car, dans la lecture, l’homme qui se cherche a peut-être quelque chance de se trouver.

Cependant, dans le cadre d’une éducation philosophique, la question se pose encore de savoir à quoi peut bien servir la lecture. Du « pourquoi » initial, nous passons donc au « comment faut-il être aristotélicien ? » Kant n’a-t-il pas appelé à sortir de la minorité en pensant par soi-même ? Il n’y a pas de philosophie que l’on puisse apprendre, aurait-il ajouté, on ne peut qu’apprendre à philosopher. Franchement, comment apprendre à penser sans côtoyer la pensée de ses prédécesseurs ? Évidemment, ce n’est pas ce qu’interdit Kant. Après  un séjour fécond auprès des maîtres, il faut pouvoir élaborer sa propre pensée. Les livres et les maîtres, selon Comte-Sponville, ne sont guère que des béquilles. Il faut apprendre à les quitter pour conquérir sa « majorité ». Il écrit dans le livre que nous avons cité : « Ce livre me plaît et me déplaît comme il est, honnête et imparfait, et si je ne déteste pas qu’on le loue, c’est humain, il m’importe peu qu’on l’approuve. Son principal effet sur moi fut de me libérer de lui. » Le livre ne nous est libérateur qu’à la condition d’en sortir libéré de tout. Daniel Pennac n’a-t-il pas écrit que chaque lecture est un acte de résistance, à tel point que si elle est bien menée, elle nous sauve de tout, y compris de nous-même ?

Emmanuel AVONYO, op

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Pensée du 11 décembre 09

« Les petitesses qu’on ne peut vaincre, autant les utiliser. »

ANDRE COMTE-SPONVILLE, Une éducation philosophique

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GRILLE DE LECTURE

Défini comme être de raison, l’homme cherche à faire de son agir une ascension vers la perfection. Il s’assigne une conduite, des règles de vie qui en principe lui rappellent qu’il n’est pas qu’un vivant parmi tant d’autres. Il est bien au contraire une fin en soi, un être précieux qui a une dignité. Au nom de cette dignité, il s’évertue à expurger de son être tout ce qui le plongerait dans une quelconque bassesse au point de l’identifier avec les autres êtres.

Pourtant, s’il est vrai que l’homme cherche à se départir de tout ce qui ne lui rend pas hommage, il n’en demeure pas moins que certaines situations d’une  affreuse résistance lui certifient paradoxalement sa condition on ne peut plus misérable. Contrairement à tous ceux qui s’épuisent à lutter contre ces situations de faiblesses non honorables, l’auteur nous invite à les utiliser. Une telle appréciation ne serait-elle pas une invitation à la résignation ?

Que non pas ! Car l’auteur par cette assertion nous invite à un refus des soi-disant modèles supérieurs d’humanité qui consiste à dire : « je ne veux pas être ainsi, je veux être comme tout le monde ». Utiliser les petitesses revient à montrer qu’il est humain de participer à la bassesse humaine, au lieu de vouloir, par orgueil, être meilleur; l’humanité vraie consiste en cela ». C’est d’ailleurs en ce sens que la pensée médiévale stipule que « l’homme n’est ni ange, ni bête, mais à égale distance entre eux, il participe de l’un et de l’autre ».

Au fond, l’acceptation de nos petitesses ne pourrait-elle pas constituer la terre fertile où pourront germer harmonieusement les fines fleurs de l’humilité ? Distinguant l’humilité de l’humiliation, l’humilité comme vertu devient cette tristesse vraie de n’être que soi. Dans l’humilité nous comprenons que nous ne sommes pas rien même si nous ne sommes pas tout.

Elvis-Aubin Klaourou

Pensée du 10 décembre

L’academos

Sommaire

Pensée du 05 novembre

« Les philosophes n’ont pas d’importance si ce n’est pour cela qu’il nous permettent de penser. Je laisse l’histoire aux historiens, la philosophie me suffit. »

André COMTE-SPONVILLE, Une éducation philosophique

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GRILLE DE LECTURE

L’humanité semble avoir dédié son existence à la science. Grâce à l’extraordinaire épanouissement des sciences, l’être humain peut vivre en toute quiétude. Nul ne peut désormais douter de la prétention de la science à faire de l’homme, le ‘‘maître et possesseur de la nature’’[1]. Car avec la science, l’homme peut désormais au moyen de la technique faire reculer le baiser glacial de la mort, de la faim et de la maladie.

Aujourd’hui plus que jamais, s’actualise la fameuse prophétie de Stamley qui lors d’un colloque international en 1955 observa : « l’heure est proche où la vie se trouvera placée entre les mains des chimistes  qui feront, déferont ou modifieront à leur gré la substance vivante »[2]. La science aujourd’hui semble être le nouveau ‘‘bréviaire’’ des hommes de notre époque qui peu à peu, s’affaissent dans la boue sordide de la consommation. Il n’est donc pas faux de dire avec Heidegger que « l’homme est aujourd’hui menacé dans son être le plus intime. Un déracinement qui procède de l’esprit de l’époque en laquelle notre naissance nous a fixés »[3].

Dans cette situation, une question se pose à l’homme ordinaire qui dans la jouissance immédiate des prouesses scientifiques rencontre le regard du philosophe : quel peut bien être le rôle du philosophe aujourd’hui ? Telle que posée, cette question recoupe d’une manière globale la problématique de savoir l’actualité de la philosophie dans cette société où l’actualité est occupée par les avancées de la science et de la technologie[4]. La philosophie a-t-elle encore aujourd’hui une utilité ? Telle nous semble le sens à donner à la question initiale.

En réponse à cette question, il importe de comprendre que la philosophie ne sert à rien parce qu’elle n’est la servante d’aucun maître. C’est donc à juste titre qu’il est arrivé à Heidegger de dire que : « tout questionner essentiel de la philosophie demeure nécessairement inactuel (unzeitgemaäss), car la philosophie reste un savoir qui non seulement ne se laisse pas rendre actuel (Zeitgemäss) mais dont il faut bien plutôt dire »[5]. L’inutilité de la philosophie que nous venons de mettre en évidence vise à signifier que l’esprit de la philosophie est par conséquent différent de l’esprit de la démarche quotidienne et de l’esprit du commun savoir. Dès lors, l’esprit philosophique se présente comme refus de la spécialisation. Par ailleurs, la philosophie ne saurait être surannée dans la mesure où tout développement est avènement de nouvelles inquiétudes que le philosophe est amené à dissiper sous la houlette de la pensée.

Le philosophe n’est certainement pas un spécialiste, il est bien au contraire celui dont la tâche consiste à permettre aux hommes de penser. La pensée étant le dialogue de l’âme avec elle même, elle nous donne de savoir apprécier d’une part les prouesses de la science tout en nous aidant, d’autre part, à comprendre ces prouesses comme une agression contre la vie et contre l’être même de l’homme. Et qu’au regard de ce fait, l’explosion d’une bombe à hydrogène ne signifierait pas grande chose[6]. Voici la tâche qui sied à Sponville et dont il s’honore d’être l’heureux disciple laissant les autres sciences telle que l’histoire à d’autres personnes.

498752_96[1]Klaourou Elvis Aubin

e.klaourou@yahoo.fr

Pensée du 04 novembre

NUL N’ENTRE ICI S’IL N’EST GEOMETRE


[1] René DESCARTES, Discours de la méthode, Paris, Librairie Larousse, 1969, p. 97.

[2] Martin Heidegger, Questions III et IV, Paris, ed. Gallimard, p. 143.

[3] Ibidem, p. 139.

[4] Boa Thiémèlé, Recherches philosophiques,

[5] Martin HEIDEGGER, Introduction à la philosophie, trad. , Paris, Gallimard, 1, p. 20.

[6] Questions III et IV, Paris, p. 143.