« Il est si peu facile de parvenir au bonheur que chacun s’en éloigne d’autant plus qu’il s’y précipite avec plus d’ardeur.»
SENEQUE, Dialogues, t.2, De la vie heureuse
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GRILLE DE LECTURE
Dans l’antiquité grecque, Epicuriens et Stoïciens entre autres rivalisaient de génie pour proposer à l’homme des voies du bonheur. Le lien entre vertu et bonheur était analytique selon l’expression de Kant, car ils étaient impliqués l’un dans l’autre. Que l’on définisse le bonheur dans ces écoles comme l’atteinte d’une sérénité intérieure sans encombres ou la recherche d’une vie harmonieuse avec le monde, ou encore comme un don de la Providence, il n’a jamais été à juste titre un état acquis définitivement, parce que l’homme est en état de perfection à acquérir. Sénèque rappelle dans son traité sur le bonheur qu’il n’est jamais atteint parfaitement.
C’est ce que réaffirmera Aristote. Mais Sénèque est si radical qu’il voit même un rapport d’opposition entre recherche et vécu du bonheur. Toute porte à penser que la recherche du bonheur ne dispense pas l’homme des tribulations dues à la contingence de l’existence. Sinon, pourquoi les hommes de bien ne sont-ils pas exempts de malheurs ? Ceux qui ont pour eux la Providence doivent encore travailler à leur bonheur. Ceux qui ont passé leur vie à thésauriser de l’argent attendent toujours le bonheur. Si le bonheur de l’homme n’est jamais un état définitivement acquis, et que le dur labeur de la vie semble l’en éloigner davantage, que faut-il faire ? Il faut agir et se prendre en charge, répond Robert Misrahi : « La conscience, éclairée par l’être substantiel et par ce bonheur pressenti dont l’absence fait son tourment, décide alors d’agir par elle-même et par ses propres ressources pour construire l’itinéraire de sa joie » (Le bonheur, Essai sur la joie).
L’on peut seulement remarquer que bien des revirements et des disgrâces viennent souvent se jouer des vies qui escomptaient par leur action une meilleure destinée. C’est l’exemple des malheurs du juste de Job dans la Bible chrétienne. C’est aussi le cas des deux familles juives du livre de Tobit. Elles étaient d’une fidélité scrupuleuse à la Loi, mais un malheur incompréhensible les a affligées. Tel paraît être en général le sort réservé à l’homme qui recherche le bonheur. L’homme est-il né pour la souffrance ? Question philosophique multimillénaire ! L’angoisse de Job l’amené à s’interroger sur le sens profond de la vie et à sombrer dans la déréliction. Philippe Nemo affirme que « l’angoisse a plongé Job tout entier dans un lieu inconnu » au point que sa personne se trouvait altérée. Voilà qui est assurément le contraire de la vie heureuse souhaitée et recherchée par Job, que son observance scrupuleuse destinait à une vie soutenue par des conditions d’un bonheur stable. N’est-ce pas Sénèque qui a raison de nous ?
Emmanuel AVONYO, op
Posted by TANTE LEONIE on juin 5, 2010 at 11:03 pm
Ce qui dépend de nous, et ce qui ne dépend pas de nous, parce que d’un autre côté, même s’il va se pendre, l’homme cherche le bonheur selon Pascal, parce que la cessation même radicale des souffrances est un bien…
Les vissicitudes de la vie n’épargnent personne : il s’agit de forger son âme, de garder un noyau dur inaltérable, et ensuite, de se réjouir de l’heure fugitive… La joie est souterraine, une source vive. Et le bonheur, à ce compte là devient secondaire. Il en est presque fade. Tant l’intensité d’être compense.
Sénèque n’a pas raison de nous, il indique juste ce qu’il ne faut pas faire : se précipiter !Enfin, j’imagine ainsi.
Tante Léonie
Posted by L'Academie de Philosophie on juin 6, 2010 at 11:16 am
Merci Tante Léonie,
Celui qui va se pendre comme le tueur en série cherchent quelque chose qu’ils croient être leur bien. Premièrement, ce n’est pas parce cette fin est considérée comme un bien qu’elle l’est véritablement. Elle peut être un bien partiel, ou un bien corrompu. Deuxièmement, cette fin visée peut être le comble du mal. L’état de paix qui suit le suicide ou la pendaison ne justifie pas le caractère sanglant de sa conquête. Quel que soit le bien que l’on puisse obtenir en ôtant une vie humaine, c’est la vie ôtée que l’on retiendra. C’est un acte intrinsèquement mauvais. Cela dit, rien ne nous empêche évidemment de bâtir les conditions de notre bien être, selon ce qui dépend de nous, si minime soit-il. L’intensité du peu que nous obtenons peut compenser la longueur du chemin qui reste toujours à faire.
Emmanuel