« La première démarche de la philosophie (…) consiste à rappeler l’homme violemment, des séductions intimes ou mondaines, à sa qualité d’existant. »
Emmanuel MOUNIER, Introduction aux existentialismes.
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GRILLE DE LECTURE
Le souci du monde a tué l’homme, l’homme à son tour dissipe le monde, note Emmanuel Mounier. En effet, à force de vouloir connaître le monde, l’homme s’est fourvoyé dans la construction de la fiction d’un monde sans homme qui n’est monde devant personne ; le monde n’est plus que pure objectivité sans sujet pour le constater. Le monde préoccupe l’homme, l’homme le désorganise et il ne peut plus l’habiter. Qu’est-ce alors que le logos du monde sans le Cogito incarné ? C’est la question que se posent la philosophie de l’homme et la phénoménologie de l’existence. C’est pourquoi, dans un souci de rachat de l’existence, la première démarche de la philosophie, en vue même de la connaissance, n’est pas une démarche de connaissance, du moins dans le sens positiviste du terme. « La première démarche de la philosophie est un appel : Homme, réveille-toi ! » Elle consiste à réveiller l’homme, par tous les moyens, de son sommeil mondain pour l’inciter à faire un saut qualitatif, celui de l’âme, pour une existence plus féconde. Kierkegaard appelle « passion infinie », « infini dans une éternité » et « intériorité » cette vie qualitative de l’existant, mesurée du point de vue de son intensité et non de sa quantité. L’homme sans intériorité est ce fou sociable qui « n’a plus de vrais yeux, mais des yeux de verre et des cheveux de paillasson », qui « est un produit artificiel ».
Pour Emmanuel Mounier, la qualité d’existant est cette densité de vie essentielle à la réussite de l’acte de connaissance. Elle ne saurait être confondue avec une immobilité spirituelle. C’est en réalité une existence philosophique, une passion vivante et mobile qui unit intérieurement l’existant à la vérité. Quitter les séductions mondaines pour une meilleure « densité vitale » (Adou Koffi), c’est comme Socrate, engager sa vie pour la vérité, pour l’existence autour de soi, et pour l’immortalité. Au prix de sa vie, le philosophe fait le pari de faire renaître la vie dans les espaces arides de la société des hommes dont il est membre. L’objectif n’est pas tant de brader sa vie, mais de tout donner pour le triomphe d’une existence de lucidité et de co-responsabilité. Il convient d’évoquer ici le mot de Gabriel Marcel qui rappelle la tâche qui incombe au philosophe : « Tout mon effort peut se définir comme tendu vers la production de courants par lesquels la vie renaît dans certaines régions de l’esprit qui semblaient livrées à la torpeur et exposées à la décomposition. »
Emmanuel AVONYO, op