Pensée du 25 octobre 10

« S’il est vrai que notre premier devoir, selon le mot profond qui n’est pas de Nietzsche mais de Pindare, est de devenir ce que nous sommes, rien n’est plus important pour chacun de nous, et rien n’est plus difficile, que de devenir un homme. »

Jacques Maritain, Pour une philosophie de l’éducation

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GRILLE DE LECTURE

Il y a un paradoxe à s’entendre dire que pour devenir ce que l’homme est, il est nécessaire qu’il passe par les canaux de l’éducation. Et pourtant, nous aider à devenir ce que nous sommes, c’est la première tâche dévolue à l’éducation. L’homme est naturellement un être social et sociable, mais c’est à l’éducation de l’introduire dans ce réseau de relations toujours apprises et toujours perfectibles. Eduquer, c’est instruire, c’est initier à la co-nnaissance (à une nouvelle naissance) des bons usages d’une société, c’est développer chez un individu les facultés nécessaires à la mise en œuvre de ce projet d’être social. Les deux expressions « développement » et « co-nnaissance » font bien ressortir le fait que l’éducation n’est pas un exercice de dressage animal, mais l’actualisation des ressources d’être virtuelles qui « sommeillent en l’homme ». Toute la mission de l’éducation consiste à faire advenir à l’être ce qui dès toujours est destiné à être. C’est justement ce qui est difficile. Comme Novalis, pour qui devenir un homme est un art, Maritain affirme que l’éducation est un art difficile qui appartient par nature au domaine de la sagesse pratique. Ainsi, l’éducation elle-même est une sagesse pratique en laquelle un art déterminé est incorporé. Or, il n’y a pas d’art sans finalité, ainsi l’art d’éduquer ou de faire advenir un homme est une poussée dynamique vers un objet qualitatif à réaliser.

Si la vitalité de l’art est l’énergie avec laquelle il tend vers sa fin, l’éducation doit se garder de deux types d’erreurs, selon Maritain : la première est l’oubli ou la méconnaissance des fins. La seconde consiste en des idées fausses ou incomplètes concernant la nature même de cette fin. La fin visée est le « devenir un homme », et sa nature, l’accomplissement de notre humanitude. Ce qui réintroduit ici la question multiséculaire : qu’est-ce que l’homme ? L’homme n’est pas une abstraction platonicienne à contempler. L’homme est un être concret incarné dans un milieu social donné, dans une nation. L’homme est un animal de culture, un animal historique, dont l’espèce ne peut subsister qu’avec la civilisation. La nature de l’homme précisée, la fin de l’éducation serait de guider le développement dynamique par lequel l’homme se forme lui-même à être homme parmi les hommes. C’est aussi cela, « faire bien l’homme » selon le mot de Montaigne. On comprend que l’éducation ne puisse pas se passer d’une philosophie de l’éducation. Toute éducation, qu’elle soit l’affaire des familles, des écoles, des universités ou des milieux confessionnels, suppose dès l’abord une philosophie de l’homme pour ne pas naviguer comme un bateau sans gouvernail. 

Emmanuel AVONYO, op

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