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Pensée du 20 juin 11

« La philosophie, prise en elle-même est au-dessus de l’utile. Et pour cette raison même, la philosophie est éminemment nécessaire aux hommes. »

Jacques Maritain, La philosophie dans la cité, Paris, Editions Alsatia, 1960.

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GRILLE DE LECTURE

A quoi sert la philosophie ? La philosophie n’a pas à servir à quelque chose. Elle est au-dessus de tout service à caractère matériel ; d’où son importance radicale pour l’homme. Une pensée d’Emil Cioran peut bien rejoindre celle que nous commentons : « Nous ne commençons à vivre réellement qu’au bout de la philosophie, sur sa ruine, quand nous avons compris sa terrible nullité, et qu’il était inutile de recourir à elle, qu’elle n’est d’aucun secours. » La philosophie est éminemment nécessaire aux hommes au bout de la philosophie, quand la cause est entendue qu’elle est d’une terrible nullité, qu’elle est cécité de l’esprit et ruine de l’âme. C’est lorsqu’on est convaincu que la philosophie ne nous sert pas qu’elle fait son bon homme de chemin. Car la philosophie en elle-même, c’est-à-dire en tant qu’activité désintéressée ordonnée à la vérité aimée pour elle-même, est au-dessus de l’utile. Elle ne vise pas à conférer à l’homme un pouvoir sur les choses, ni un instrument de domination. Mais elle n’est jamais autant utile que lorsqu’elle n’est plus d’aucun secours. Cela fait dire à Cioran que la vie véritable est celle qui commence après l’abandon des chemins de l’utile, après les livres. La philosophie, comme les livres, ne nous sert que lorsque nous la quittons. En fait, elle est une boussole, elle est le précurseur qui trace le chemin de la terre promise sans jamais y entrer. La philosophie ne sert à rien d’autre qu’à ordonner l’existence à la surexistence, la nature à la surnature.

 

En effet, toute l’éminence de sa nécessité réside en ce qu’elle oriente les regards humains vers l’utilité suprême des choses. La philosophie les fait se souvenir, comme dirait Platon, de l’utilité suprême de ces choses qui concernent non pas les moyens, mais les fins. Elle apprend aux hommes qu’il y a des choses qui doivent être recherchées non pour leur utilité mais pour elles-mêmes : les valeurs, la vie de l’esprit, les réalités qui sont au-dessus du temps. L’homme ne vit pas seulement de fromages, de vitamines et de découvertes techniques, mais aussi de rencontre questionnante avec l’Infini, avec le Temps, avec le Destin. La vie de l’homme ne doit pas se limiter à cette alternance de candides joies et de sordides horreurs, quand bien même elle exprime le rythme même de l’être, dans ses oscillations régulières, ses dissonances allègres, ses véhémences amères et espérances éphémères. L’homme se nourrit également de cette nourriture invisible qui soutient la vie de l’esprit. Des nourritures autres que terrestres font prendre conscience à l’homme, non des moyens mis au service de sa vie, mais de sa raison même de vivre, de pâtir et d’espérer.

Emmanuel AVONYO, op

Pensée du 08 juin 11

« Un philosophe est un homme en quête de sagesse. La sagesse en vérité ne semble pas être un article extrêmement répandu ; il n’y a jamais eu surproduction en ce domaine. Plus est rare ce dont on suppose le philosophe préoccupé, plus on est incliné à penser que la société a un urgent besoin du philosophe. »

Jacques Maritain, La philosophie dans la cité, Paris, Editions Alsatia, 1960.

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GRILLE DE LECTURE

Point n’est besoin de décliner ici la kyrielle de définitions dont regorge le concept de philosophie. Non seulement elles nous éloigneraient de notre objet, mais parce que l’abstraction ne semble pas toujours servir la cause du philosophe. Pour J. Maritain, le philosophe est une abstraction, c’est quelque chose qui n’existe pas. Il existe des hommes en quête de sagesse. Il y a des philosophies qui semblent être en désaccord sur toutes choses, qui « mettent en question tout objet de commun assentiment ». Comme l’article de la sagesse, le philosophe est manifestement chose introuvable, cette digne abstraction n’existerait que dans nos esprits. Cela ne voudrait-il pas dire que rare ceux qui peuvent prétendre posséder la sagesse ?

En tout cas, à entendre ce point de vue, on serait tenté d’inférer que la philosophie est mauvaise parce que les philosophes, constamment exilés de leur sol, seraient proprement inutiles. Tel n’est malheureusement pas le propos de J. Maritain qui veut souligner le pouvoir du philosophe dans la cité. Il affirme à cet effet que plus est rare ce dont on suppose le philosophe préoccupé, plus on est incliné à penser que la société a un urgent besoin du philosophe. Dans des domaines de connaissance aussi divers que l’éthique, la politique, le droit, la théologie, les sciences, l’apport de la philosophie est chose précieuse. Dans son existence réelle, la cité des hommes ne peut se passer de philosophes. Quand même ils sont dans l’erreur, les philosophes sont comme un miroirPuisque nous sommes des êtres pensants, ces miroirs nous sont indispensables.

Dans les hauteurs de l’intelligence, à chaque époque de l’histoire, plus le rayonnement de ce miroir est actif et puissant, plus les philosophes sont grands et recherchés. Maritain présente Hegel comme « un pauvre rêveur et un grand philosophe » qui aurait entraîné le monde dans des erreurs néfastes et de très grande portée. Il aurait nié la supériorité de la personne humaine et la transcendance de Dieu pour s’agenouiller devant l’Histoire. Tout compte fait, poursuit Maritain, vu le rayonnement historique du philosophe allemand, il est meilleur pour la société humaine d’avoir affaire aux erreurs hégéliennes avec Hegel que sans Hegel. Au vrai, un philosophe dans l’erreur est comme un phare sur des récifs ; il permet aux hommes d’identifier leurs erreurs et de lutter contre elles. Et c’est là, dit Maritain, le besoin essentiel de la société.

Emmanuel AVONYO, op

Pensée du 23 mai 11

« Le philosophe qui, en se vouant à sa tâche spéculative, affranchit son attention des intérêts des hommes, ou du groupe social, ou de l’Etat, rappelle à la société le caractère absolu et inflexible de la Vérité. »

Jacques Maritain, La philosophie dans la cité, Paris, Editions Alsatia, 1960, p.14.

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GRILLE DE LECTURE

La philosophie est pour une part décisive une activité spéculative, non pas creuse, mais réflexive et conceptuelle. Elle est une méditation désintéressée, ordonnée à la Vérité aimée pour elle-même. Sa tâche première est la pénétration métaphysique de l’être, la quête du sens et l’approche de la source première des choses. Dans ces conditions, elle semble exclusivement attentive à discerner et à contempler ce qu’est la Vérité en des domaines qui importent en eux-mêmes (l’éternité, l’âme, la destinée…) indépendamment de ce qui arrive dans le monde. Maritain s’attache à faire comprendre que même si le philosophe s’affranchit des intérêts des hommes et de la société, c’est pour lui rappeler le caractère inflexible de la vérité.

Au vrai, la fonction du philosophe consiste à témoigner parmi les hommes de la dignité suprême de la pensée et de les prémunir contre un affaiblissement du sens profond de la Vérité. Cette dernière est la nourriture de l’intelligence comme elle est l’horizon absolu de toutes les recherches humaines. Que la Vérité ait un caractère inflexible, c’est une façon de dire qu’aucune action humaine ne saurait faire l’économie d’une justification rationnelle et métaphysique. Nos notions pratiques de justice, de comportement éthique, de loi morale et de liberté inaliénable ont des assises métaphysiques indéniables.

Si tel est le cas, il apparaît clairement que la philosophie dans sa dimension métaphysique, c’est-à-dire spéculative et théorique, n’est pas moins liée à la vie pratique. Décidément, la philosophie ne s’affranchit de l’intérêt immédiat de la société que pour rechercher et de fixer l’attention de la cité sur ce qui sous-tend toute existence personnelle et collective. Qu’il nous suffise de mentionner deux exemples : selon le premier, ce n’est pas sans raison que les dictateurs haïssent les philosophes. En exerçant leur fonction critique et de recherche de la Vérité dans la cité, ils mettent souvent en question la gestion calamiteuse du bien commun et la finalité des actions politiques entreprises au nom du peuple.

La détermination des fins véritables et authentiques de la vie humaine ne relève pas du domaine de la science ou du droit constitutionnel… Elle relève de la sagesse philosophique et métaphysique, d’où le pressant besoin des « rêveurs suprêmes » que sont les métaphysiciens en société. Le métaphysicien Socrate n’a pas spéculé en vain, on en conviendra, même si sa vie s’est soldée par une mort ignominieuse. Le deuxième exemple, qui confirme le premier, est celui de la philosophie morale. Le philosophe moraliste, Socrate en est encore une parfaite illustration, montre à la société que la liberté est la condition même d’exercice de la pensée et que la Vérité est le phare de toute action politique et morale.

Emmanuel AVONYO, op

Pensée du 04 avril 11

« L’espèce humaine serait en péril, et serait bientôt au désespoir, si elle se dérobait aux beaux dangers de l’intelligence et de la raison. »

Jacques Maritain, La philosophie dans la cité, Paris, Editions Alsatia, 1960, p. 11.

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GRILLE DE  LECTURE

La société humaine n’est pas une pure société animale mais une société d’êtres raisonnables ordonnée au bien par la vérité. C’est une société de personnes douées d’intelligence et de liberté. Elle serait bientôt en péril de désespoir si elle venait à être amputée de ce qui fait sa particularité, l’intelligence et la raison. La philosophie est l’un des lieux où s’exerce le mieux son noble art de penser et d’intelliger les choses. Mais la philosophie apparaît comme un danger selon une  double accusation souvent portée contre elle par l’homme ordinaire : d’après la première, en philosophie, la raison se contenterait de la contemplation fascinée d’elle-même ; et selon la seconde, à trop philosopher, on devient un grand rêveur qui ne sait plus partager les humbles joies d’ici-bas. Les critiques de la philosophie sont très nombreux.

Citons ici Emil Cioran qui présente la philosophie tantôt comme une prostituée, tantôt comme une sorte d’anémie de l’esprit : « En regard de la musique, de la mystique et de la poésie, l’activité philosophique relève d’une sève diminuée et d’une profondeur suspecte, qui n’ont de prestiges que pour les timides et les tièdes. D’ailleurs, la philosophie – inquiétude impersonnelle, refuge auprès d’idées anémiques – est le recours de tous ceux qui esquivent l’exubérance corruptive de la vie » (Précis de décomposition). Ce qui paraît plus regrettable encore, c’est que les philosophes sont divisés entre eux autour de l’éternel objet de leur recherche. Sous ces multiples rapports, la philosophie peut être considérée comme un danger pour l’intelligence. Autrement dit, la rationalité philosophique serait dangereuse pour la société des hommes qui veulent jouir de la vie.

Jacques Maritain fait remarquer que la philosophie, si elle était un danger, serait un beau danger de l’intelligence. Et même si les philosophes sont divisés entre eux sans espoir dans leur quête d’une vérité supérieure, du moins peut-on se féliciter qu’ils cherchent cette vérité. Cela revient à dire que les controverses des philosophes, toujours renaissantes soient-elles, ne sont pas la preuve de l’inaccessibilité ou du caractère illusoire de ce qu’ils cherchent. C’est plutôt le signe que cette vérité est décisive pour l’homme. Si les choses belles sont toujours difficiles à acquérir, il y a de quoi ne pas esquiver les beaux dangers de la raison, surtout s’ils sont vitaux pour le bien-être de l’espèce humaine. La philosophie est une des forces qui contribuent au mouvement de l’histoire et aux transformations qui surviennent dans le monde. Elle demeure un impérieux besoin pour tous.

Emmanuel AVONYO, op

Pensée du 25 octobre 10

« S’il est vrai que notre premier devoir, selon le mot profond qui n’est pas de Nietzsche mais de Pindare, est de devenir ce que nous sommes, rien n’est plus important pour chacun de nous, et rien n’est plus difficile, que de devenir un homme. »

Jacques Maritain, Pour une philosophie de l’éducation

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GRILLE DE LECTURE

Il y a un paradoxe à s’entendre dire que pour devenir ce que l’homme est, il est nécessaire qu’il passe par les canaux de l’éducation. Et pourtant, nous aider à devenir ce que nous sommes, c’est la première tâche dévolue à l’éducation. L’homme est naturellement un être social et sociable, mais c’est à l’éducation de l’introduire dans ce réseau de relations toujours apprises et toujours perfectibles. Eduquer, c’est instruire, c’est initier à la co-nnaissance (à une nouvelle naissance) des bons usages d’une société, c’est développer chez un individu les facultés nécessaires à la mise en œuvre de ce projet d’être social. Les deux expressions « développement » et « co-nnaissance » font bien ressortir le fait que l’éducation n’est pas un exercice de dressage animal, mais l’actualisation des ressources d’être virtuelles qui « sommeillent en l’homme ». Toute la mission de l’éducation consiste à faire advenir à l’être ce qui dès toujours est destiné à être. C’est justement ce qui est difficile. Comme Novalis, pour qui devenir un homme est un art, Maritain affirme que l’éducation est un art difficile qui appartient par nature au domaine de la sagesse pratique. Ainsi, l’éducation elle-même est une sagesse pratique en laquelle un art déterminé est incorporé. Or, il n’y a pas d’art sans finalité, ainsi l’art d’éduquer ou de faire advenir un homme est une poussée dynamique vers un objet qualitatif à réaliser.

Si la vitalité de l’art est l’énergie avec laquelle il tend vers sa fin, l’éducation doit se garder de deux types d’erreurs, selon Maritain : la première est l’oubli ou la méconnaissance des fins. La seconde consiste en des idées fausses ou incomplètes concernant la nature même de cette fin. La fin visée est le « devenir un homme », et sa nature, l’accomplissement de notre humanitude. Ce qui réintroduit ici la question multiséculaire : qu’est-ce que l’homme ? L’homme n’est pas une abstraction platonicienne à contempler. L’homme est un être concret incarné dans un milieu social donné, dans une nation. L’homme est un animal de culture, un animal historique, dont l’espèce ne peut subsister qu’avec la civilisation. La nature de l’homme précisée, la fin de l’éducation serait de guider le développement dynamique par lequel l’homme se forme lui-même à être homme parmi les hommes. C’est aussi cela, « faire bien l’homme » selon le mot de Montaigne. On comprend que l’éducation ne puisse pas se passer d’une philosophie de l’éducation. Toute éducation, qu’elle soit l’affaire des familles, des écoles, des universités ou des milieux confessionnels, suppose dès l’abord une philosophie de l’homme pour ne pas naviguer comme un bateau sans gouvernail. 

Emmanuel AVONYO, op

Pensée du 04 mai 10

« A notre question : « qu’est-ce que l’homme ? », nous pouvons donc donner en réponse l’idée grecque, juive et chrétienne de l’homme : l’homme est un animal doué de raison dont la suprême dignité est dans l’intelligence. »

Jacques Maritain, Pour une philosophie de l’éducation

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GRILLE DE LECTURE

Jacques Maritain rappelle par cette définition l’essentiel d’une philosophie personnaliste qui insiste sur la conception de l’homme comme une personne. Maritain veut proposer une philosophie de l’éducation et se trouve confrontée à une exigence. L’éducation humaine a besoin de connaître d’abord et primordialement ce que l’homme est, quelle est la nature de l’homme et quelle échelle de valeurs elle implique essentiellement. A la relecture de l’héritage greco-judéo-chrétien, il retient une conception de l’homme. L’homme est une personne qui se tient elle-même en main par son intelligence et sa volonté. Cela veut dire que l’homme n’existe pas simplement en tant qu’être physique, il a en lui une existence plus riche et plus noble. Son existence cache une surexistence spirituelle dont son intelligence est le témoin. Cette surexistence jouit d’une double faculté : celle de connaître et celle d’aimer.

L’homme, élément de l’univers n’en est pas seulement une partie. Il est d’une certaine manière un tout, il est un univers à lui-même, un microcosme en lequel le grand univers tout entier est enveloppé par la connaissance. L’homme détient le monopole d’une relation libre avec tous les êtres de la nature. Par l’amour, il peut se donner librement à des êtres qui sont comme d’autres lui-même. Aristote reconnaissait en l’homme une réalité philosophique aux connotations multiples : celle de l’âme. L’âme est le principe de la vie dans tout organisme. Dans l’homme, elle est douée d’intellect supra-matériel. L’âme est une surexistence dans l’existence physique. Pour Maritain, aussi dépendant que l’homme soit des moindres accidents de la nature, la personne humaine existe en vertu de l’existence de son âme, qui domine le temps et la mort. L’âme ou encore l’esprit est la racine de la personnalité.

Parler de personnalité, c’est renvoyer aux notions de totalité et d’indépendance. Selon Maritain, dire qu’un homme est une personne, c’est dire que, dans la profondeur de son être, il est plus un tout qu’une partie ; il est plus indépendant que serf. C’est là que réside sa dignité. Sa dignité absolue se trouve dans son attrait pour toutes les choses qui ont une valeur absolue, dans sa relation constante avec le royaume de l’être et de la beauté. La personnalité n’est qu’un pôle de l’homme doué d’intelligence. L’autre pôle que met en valeur le personnalisme est l’individualité en langage aristotélicien. L’homme en tant qu’âme spirituelle est aussi une individualité matérielle, le fragment d’une espèce, un simple point dans l’immense réseau des forces naturelles. L’homme est donc un animal dont le côté individuel et matériel subit un dressage sous la forme d’un éveil humain qu’on appelle éducation. L’éducation est intériorisée grâce à l’intelligence et à la volonté libre.

Emmanuel AVONYO, op

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