« L’art consiste à inventer et non à copier… L’art doit être libre dans son invention, il doit nous enlever à la réalité trop présente. »
Fernand LEGER, « Peinture moderne », dans Fonctions de la peinture (1965)
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GRILLE DE LECTURE
Le peintre Fernand LEGER nous introduit dans une des plus grandes problématiques de l’art. L’artiste est-il libre ? L’artiste est-il libre de ne pas imiter du tout la Nature ? On se souvient que dans le monde grec, la Nature est le symbole de la perfection et de la justice. Le bon artiste est donc celui qui se contente d’imiter la Nature le plus parfaitement possible. La peinture, la poésie et le théâtre se référaient constamment à la réalité, à la Nature. L’œuvre artistique était essentiellement figurative, c’est-à-dire que la figuration de la Nature était un passage obligé pour l’art ; la réalité qui lui servait de modèle était facilement identifiable dans son produit. En effet, dans la sculpture grecque, il y avait des moulages de taureau, des portraits destinés à immortaliser certains personnages mythiques (Jupiter, Zeus, Athéna…), à exalter la gloire des rois et des dieux. D’ailleurs, jusqu’au XVIIe siècle, certaines familles nobles d’Occident avaient encore leur peintre attitré pour les services artistiques qui leur étaient dévolus.
Mais il convient de souligner que cette façon de considérer l’art n’est pas partagée par tout le monde grec. Pour preuve, lorsque dans le Livre III de La République de Platon, ce dernier reproche aux artistes de tromper leur public, il semble condamner presque sans appel les imitateurs de la Nature au nom d’une conception de la philosophie et de la vérité qui dévalue aussi bien la connaissance sensible que la contemplation ou la reproduction d’images. Imiter la Nature, c’est en rester à l’apparence, et faire passer la copie pour le modèle. Cette vision platonicienne primitive de l’art correspond à l’esprit postmoderne qui ne s’accommode plus de l’art-imitation. Notre idée postmoderne de l’art privilégie le caractère original, subjectif, personnel de l’œuvre d’art. S’inspirer de la réalité, ce n’est guère fabriquer des imitations parfaites de la réalité sensible.
D’abord parce que les copies ne sont jamais à la hauteur de leur modèle artistique, ensuite parce que l’art vise la révélation de ce qui n’est pas immédiatement accessible au regard. Ainsi, l’art est essentiellement création, invention artistique. C’est ce qui fait dire à Fernard LEGER que l’art consiste à inventer et non à copier, que l’artiste doit être libre dans son invention, il doit nous enlever à la réalité trop présente. L’artiste peut s’accorder la liberté de ne pas imiter du tout la Nature. Reproduire parfaitement la réalité n’est pas le but essentiel de l’art. La technique est appelée à se mettre au service de l’imagination et du génie de l’artiste. Seule une totale liberté d’expression de l’intention de l’artiste permet de donner à voir autre chose que les apparences immédiatement perceptibles. Ne faut-il pas affirmer plutôt que la vocation de l’art est de créer la réalité ?
Emmanuel AVONYO, op