Pensée du 28 février 11

« Se comprendre, c’est se comprendre devant le texte et recevoir de lui les conditions d’un soi autre que le moi qui vient à la lecture. Aucune des deux subjectivités, ni celle de l’auteur, ni celle du lecteur, n’est donc première au sens d’une présence originaire de soi à soi-même. »

Paul Ricœur, Du texte à l’action. Essais d’herméneutique II, Paris, Seuil, 1986.

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GRILLE DE LECTURE

D’entrée de jeu, deux éléments peuvent être soulignés dans cette pensée de Paul Ricœur. Premièrement, la compréhension de soi ne se fait mieux que devant le texte, et deuxièmement, la subjectivité du lecteur ou de l’auteur n’est pas primordiale en matière d’interprétation. Des deux axes relevés, un axe principal peut être dessiné : ce que l’auteur d’une œuvre entend communiquer n’est pas plus figé que ce que le lecteur peut y entendre : ainsi, chaque lecture donne l’occasion d’une réduction herméneutique et de la constitution d’un monde de sens, d’un renouvellement du regard du sujet lisant-interprétant sur l’existence. Il en découle que l’herméneutique (textuelle) ne doit plus être définie comme la coïncidence entre le génie du lecteur et le génie de l’auteur.

La question ne se pose peut-être plus de savoir ce qu’est un texte. Nous savons tous la place que tient l’écriture dans l’existence culturelle des hommes. Une parole n’a qu’une permanence réduite ; elle reste captive des circonstances de son énonciation. Quant à l’écrit, il est disponible pour une lecture nécessairement ouverte et plurielle. Il n’a pas de sens unique, il est polyphonique. C’est pourquoi la connaissance des présupposés de l’auteur n’est pas importante. Chaque lecteur est un créateur, provisoire, de sens. Il devient un nouvel auteur. Ceci dit, la médiation des textes paraît souvent restreindre la sphère de l’interprétation et de la compréhension de soi à l’écriture au détriment des cultures orales. Cependant, elle ouvre des perspectives et offre des ressources originales au discours. Pour Ricœur, « grâce à l’écriture, le discours acquiert une triple autonomie sémantique : par rapport à l’intention du locuteur, à la réception de l’auditoire primitif, aux circonstances économiques, sociales, culturelles de sa production. »

Que le discours devienne texte (ne prenne consistance que dans le texte) et que le texte soit la source à laquelle on puise désormais la richesse du sens, une lourde conséquence en découle pour la pensée : c’est la fin de l’idéal cartésien et fichtéen d’un sujet totalement transparent à lui-même. Pour se comprendre, le détour par les signes et les symboles est nécessaire. Quant à l’intention de l’auteur, nous l’avons dit, elle doit être reconstruite en même temps que la constitution de la signification du texte lui-même. En ce qui concerne la subjectivité du lecteur, « elle est autant l’œuvre de la lecture et le don du texte, qu’elle est le porteur des attentes avec lesquelles ce lecteur aborde et reçoit le texte. » L’interprétation ne peut pas être unique ni définitive. Toute interprétation est une relecture contextuelle appelée à être dépassée.

Emmanuel AVONYO, op

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