Pensée du 28 mars 11

« De toute façon, il suffit de dire que, du point de vue de la simple imitation, l’art ne pourra jamais rivaliser avec la nature et se donnera l’allure d’un verre de terre rampant derrière un éléphant. »

Friedrich HEGEL, Cours d’esthétique (1818-1829), tome 1, Aubier, 1995.

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GRILLE DE LECTURE

On se rappelle que selon l’historien Erwin Panofsky, la valeur d’une création artistique se détermine pour Platon comme « valeur d’une recherche scientifique », c’est-à-dire « en fonction de l’intelligence théorétique et surtout mathématique qui s’y trouve investie ». Dans La République et Le Sophiste, Platon a lancé des condamnations bien connues contre l’art mimétique ; celui-ci n’étant pas conforme au canon « mathématique » des Idées. Platon rejette donc l’art par imitation, l’art par simulacre. Quant à Hegel, l’un des plus dignes porte-parole de la philosophie moderne de l’art, il a une conception plus mitigée de l’image artistique. L’apparence est l’essence de l’art, et l’imitation fait partie de l’art. L’imitation parfaite est cependant un leurre. Hegel n’hésite pas à affirmer que l’imitation parfaite de la nature n’est pas le but de l’art. A supposer qu’un artiste reproduit si parfaitement un insecte que cela abuse un singe qui bondit sur l’image pour la déchiqueter, on doit pouvoir reconnaître que c’est un échec pour l’artiste. D’après Hegel, l’art ne se réduit pas à une parfaite maîtrise des techniques de reproduction et de représentation. C’est un but médiocre que l’on assigne souvent à l’œuvre d’art comme fin suprême et ultime.

Hegel emploie une image très forte, celle d’un verre de terre rampant derrière un éléphant, pour désigner l’insignifiante course de l’artiste qui veut reproduire la nature. L’art-imitation ne peut jamais rivaliser avec la nature, dit-il. Car, la simple production de copies ne réussit jamais à égaler parfaitement le modèle naturel. D’ailleurs, le philosophe allemand soutient que l’on ne peut se réjouir de pouvoir produire quelque chose qui existe déjà par ailleurs ; l’œuvre d’art est dû à son propre travail, à son habileté et à son application propres. La seule fin qu’on puisse désormais assigner à l’art est « le plaisir pris au tour d’adresse consistant à réaliser quelque chose qui ressemble à la nature. » Une création par simple imitation peut ressembler à la nature. Il sied mieux à l’homme de prendre plaisir à ce qu’il produit de semblable à la nature à partir de ses propres ressources. Ce que désapprouve Hegel, c’est la prétention et l’illusion de la parfaite reproduction. On attend de la libre puissance productrice de l’homme qu’il rappelle les inflexions de l’émotion humaine et montre son habileté imitative en recherchant une certaine originalité dans toute œuvre artistique. L’imitation n’est pas en soi condamnable, mais elle doit être consciente de ses limites et les confesser esthétiquement.

Emmanuel AVONYO, op

4 responses to this post.

  1. Bonjour, lorsque j’ai lu votre article, je me suis rappelé ce que disait Sénèque « Tout art est une imitation de la nature ». Apparemment, Hegel abuse du mimesis en écho à l’oeuvre de Sénèque sans citer sa source, son école philosophique. Je ne vois pas ce qu’il y a de moderne dans cette pensée Hegelienne. Le stoïcisme des anciens a été occulté par la pensée chrétienne, l’on peut croire qu’il est possible en toute liberté de conscience dans un monde qui ne serait pas gouverné par un Dieu rédempteur et d’une nature fantasmé.Rien de nouveau sous le soleil!

  2. Bonjour,

    Rien de nouveau sous le soleil, en effet. Dès l’Antiquité jusqu’au XIXe siècle, les philosophes semblent se référer à une même conception de l’art : il s’inspire forcément de la nature ou, plus généralement de la réalité. On dirait qu’on a toujours été dans le domaine de l’art figuratif, où l’art consiste simplement à illustrer une réalité déjà existante. Si Sénèque a pu dire que « Tout art est une imitation de la nature » cela ne veut pas dire que la fonction essentielle de l’art soit de toujours imiter le réel. Platon fustigeait justement l’imitation car le sage doit préférer aux pâles copies de la nature sensible la Réalité des Idées. Le premier apport moderne de Hegel consiste à dire qu’il n’est pas interdit de s’inspirer de la réalité et de la nature. Mais que s’inspirer de la réalité n’implique pas fabriquer des imitations parfaites. Et cela pour deux raisons : selon la première, Si tel était le cas, l’art n’aurait pas grand intérêt. Selon la deuxième, la nature elle-même résiste à une imitation parfaite. Les copies ne peuvent jamais être à la hauteur des modèles. Il est donc vain de rivaliser avec elle quand on ne peut guère la reproduire intégralement, et quand cela n’honore nullement l’artiste. Dans un deuxième temps, la modernité de son apport se trouve dans le fait que le domaine de l’art est le lieu de la création. L’art est création, sinon, recréation de l’œuvre contemplée. Une part de subjectivité et d’habileté technique de l’artiste y est engagée. Si cette idée n’est pas totalement neuve, on comprend, mais elle semble caractériser l’art des temps modernes. Merci de participer !

    Emmanuel

  3. Posted by Marie on février 10, 2013 at 7:06 pm

    Il y a une faute dans le titre 🙂 On écrit « ver de terre » et pas « verre de terre » !
    Sinon, super grille de lecture !

  4. Merci Marie

    Emmanuel

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