« Un philosophe est un homme en quête de sagesse. La sagesse en vérité ne semble pas être un article extrêmement répandu ; il n’y a jamais eu surproduction en ce domaine. Plus est rare ce dont on suppose le philosophe préoccupé, plus on est incliné à penser que la société a un urgent besoin du philosophe. »
Jacques Maritain, La philosophie dans la cité, Paris, Editions Alsatia, 1960.
_____________________________________________________________________
GRILLE DE LECTURE
Point n’est besoin de décliner ici la kyrielle de définitions dont regorge le concept de philosophie. Non seulement elles nous éloigneraient de notre objet, mais parce que l’abstraction ne semble pas toujours servir la cause du philosophe. Pour J. Maritain, le philosophe est une abstraction, c’est quelque chose qui n’existe pas. Il existe des hommes en quête de sagesse. Il y a des philosophies qui semblent être en désaccord sur toutes choses, qui « mettent en question tout objet de commun assentiment ». Comme l’article de la sagesse, le philosophe est manifestement chose introuvable, cette digne abstraction n’existerait que dans nos esprits. Cela ne voudrait-il pas dire que rare ceux qui peuvent prétendre posséder la sagesse ?
En tout cas, à entendre ce point de vue, on serait tenté d’inférer que la philosophie est mauvaise parce que les philosophes, constamment exilés de leur sol, seraient proprement inutiles. Tel n’est malheureusement pas le propos de J. Maritain qui veut souligner le pouvoir du philosophe dans la cité. Il affirme à cet effet que plus est rare ce dont on suppose le philosophe préoccupé, plus on est incliné à penser que la société a un urgent besoin du philosophe. Dans des domaines de connaissance aussi divers que l’éthique, la politique, le droit, la théologie, les sciences, l’apport de la philosophie est chose précieuse. Dans son existence réelle, la cité des hommes ne peut se passer de philosophes. Quand même ils sont dans l’erreur, les philosophes sont comme un miroir… Puisque nous sommes des êtres pensants, ces miroirs nous sont indispensables.
Dans les hauteurs de l’intelligence, à chaque époque de l’histoire, plus le rayonnement de ce miroir est actif et puissant, plus les philosophes sont grands et recherchés. Maritain présente Hegel comme « un pauvre rêveur et un grand philosophe » qui aurait entraîné le monde dans des erreurs néfastes et de très grande portée. Il aurait nié la supériorité de la personne humaine et la transcendance de Dieu pour s’agenouiller devant l’Histoire. Tout compte fait, poursuit Maritain, vu le rayonnement historique du philosophe allemand, il est meilleur pour la société humaine d’avoir affaire aux erreurs hégéliennes avec Hegel que sans Hegel. Au vrai, un philosophe dans l’erreur est comme un phare sur des récifs ; il permet aux hommes d’identifier leurs erreurs et de lutter contre elles. Et c’est là, dit Maritain, le besoin essentiel de la société.
Emmanuel AVONYO, op