« Transcender, c’est dépasser dans un mouvement. Le verbe est meilleur que le nom, et quand on emploie le nom, il faut en user comme d’un substantif d’action plus que comme d’un substantif d’état. »
Emmanuel Mounier, Introduction aux existentialismes, 179.
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GRILLE DE LECTURE
La notion de transcendance joue un rôle important dans tout existentialisme. Mais d’un existentialisme à l’autre, elle recouvre des sens radicalement hétérogènes. Emmanuel Mounier suggère « transproscendance » pour désigner l’être humain comme un projet de transcendance, perpétuellement jeté au devant de soi, comme l’ont thématisé Martin Heidegger et Jean-Paul Sartre. Nicolas Berdiaeff (Cinq leçons sur l’existence) propose le concept de « transcendement » au lieu de transcendance. Jean Wahl emploie « transascendance » pour dire l’expérience d’un mouvement infini ou indéfini vers un plus d’être. Il faisait observer que chez Martin Heidegger, le philosophe d’Etre et Temps, « transcendance » signifie « la transcendance de l’existence sur le néant », « la transcendance de l’existant à l’égard du monde », « la transcendance du monde à l’égard de l’existant », « la transcendance de l’existant par rapport à lui-même, dans le mouvement par lequel il se projette en avant de lui-même vers l’avenir. »
Emmanuel Mounier note qu’une transcendance aussi éclectique recouvre toutes les confusions. Cette ambivalence est celle qui se produit au sujet de l’être, dans la notion sartrienne voisine de « l’éclatement de l’être », destinée à remplacer la vieille notion de substance, conçue comme « persévérance étalée de l’être dans son être ». Pour Emmanuel Mounier, les existentialismes, généralement, ont dégourdi en tous sens cette notion de transcendance ; ils l’ont si bien assouplie qu’elle a plusieurs fois risqué d’y perdre toute consistance. La pensée objectivante a toujours tendance à faire de la transcendance une donnée, une situation élevée que l’on imagine selon le schématisme des plans superposés ; ce qui livrerait à de grossiers quiproquos d’ordre spatial. Si la transcendance n’était qu’un état hors de nos prises, n’est-ce pas l’abolition de la transcendance ou la transcendance absente ? Comment la percevrions-nous comme un mouvement intérieur ?
La transcendance ne saurait donc être un être infiniment au-dessus de nous, dans la mesure où « notre existence est comme un acte sollicité de nous. » Au vrai, la transcendance tient de l’idée de plénitude, de celle de mouvement, de celles aussi bien de l’extériorité que de la domination. La transcendance est un substantif d’action. Elle est l’action humaine de transcender. Il est nécessaire de garder à l’esprit l’action qu’exprime le verbe transcender pour ne pas réduire la transcendance à un état, situé à mille lieues de l’homme. Bien plus, il importe à l’homme de ne pas oublier d’élever son action de transcender à un mode d’être supérieur ou à une plénitude plus achevée (transascendance de Jean Wahl). La transcendance devient donc à titre élémentaire, une expérience de l’inexhaustibilité de l’être, et à titre supérieur, une expérience de dépassement et de débordement qui se saisit comme plénitude commençante et gloire entrevue de l’être.
Emmanuel AVONYO, op