Inventeurs de concepts, les philosophes sont aussi des séducteurs, des manipulateurs, des menteurs, des conteurs – bref, des hommes de style. À tel point qu’ils finissent parfois par s’adonner davantage aux jeux avec les mots qu’à l’enchaînement des idées. Le langage semble pour certains, sans doute pas les meilleurs, mener une existence propre, un terme en appelant un autre dans une sorte de labyrinthe intellectuel, clos sur lui-même – comme peut l’être précisément un « bon mot ». Avoir du style ne doit pas dispenser de rendre raison de ce qui est, du réel, qu’il soit nécessaire, invisible ou hostile. Si le philosophe invente, ce n’est pas le réel, mais le moyen de le restituer. Son raisonnement oscille ainsi entre narration et formalisme, preuve et récit. La distinction que, dès sa naissance, la philosophie opère entre elle et le sophisme réside dans sa soumission au vrai – même pour affirmer que le vrai n’existe pas –, dans son refus de cet art, démagogique et trompeur, de persuader indifféremment du vrai comme du faux. Mais si elle entend exhiber l’intelligibilité de ce qui existe, elle ne le fait pas sans chercher à toucher, par tous les procédés permis. Elle le fait aussi en essayant de terrasser l’ennemi, car tous les philosophes se répondent les uns les autres – parfois même sans avoir lu leurs œuvres respectives. »
Laurence Devillairs, Les 100 citations de la philosophie
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