Archive for the ‘CULTURE’ Category

Pensée du 13 septembre 19

« Aussi bien la loi n’a pas pour seules fonctions de réprimer ou d’éduquer. Elle a aussi une fonction préventive. La société a indubitablement le droit et même le devoir de se protéger contre tout ce qui peut introduire en son sein des facteurs de dissolution, contre tout ce qui risque de conduire à un débridement de l’agressivité. Elle ne doit point attendre que se vérifient des abus qui la forcent à des interventions répressives. A court terme, des interventions préventives et des réglementations restrictives peuvent donner l’impression de réduire le champ des libertés politiques. A moyen ou long terme cependant, de telles mesures se révèlent hautement bénéfiques tant aux individus qu’à la société. »

Michel Schooyans, « L’avortement, problème politique », NRT 96/10.


Pensée du 12 septembre 19

« Hegel distingue trois niveaux d’écriture historique : l’histoire originale (description des faits et dégagement de leur sens dans une perspective ethnocentriste et temporellement connotée), l’histoire réfléchie (description des faits et dégagement de leur sens dans une perspective universelle et temporellement non connotée, généralement soit dans une approche pragmatique, soit dans une approche critique), et enfin l’histoire philosophique (perception des constances dans une perspective universelle et selon une approche critique, en prolongement de l’histoire réfléchie critique). Il entend comprendre l’histoire selon cette troisième approche : l’histoire philosophique. »

Source

_______________________________________________________________________

Pensée du 11 septembre 19

“Un certain degré de progrès depuis l’état le plus grossier où l’on trouve l’homme – l’état de celui qui habite dans les cavernes ou sur les arbres, comme le singe ; l’état du cannibale, du mangeur de limaçons écrasés, de vers et de détritus – un certain degré de progrès au-dessus de ce point extrême s’appelle la Civilisation. C’est un mot vague, complexe, comprenant bien des degrés. Personne n’a essayé de le définir. M. Guizot, écrivant un livre sur la question, ne le fait pas. La civilisation implique le développement d’un homme hautement constitué, amené à une délicatesse supérieure de sentiments, ainsi qu’à la puissance pratique, à la religion, à la liberté, au sens de l’honneur, et au goût. Dans notre embarras à définir en quoi elle consiste, nous le suggérons d’ordinaire par des négations. Un peuple qui ignore les vêtements, le fer, l’alphabet, le mariage, les arts de la paix, la pensée abstraite, nous l’appelons barbare. Et quand il a trouvé ou importé nombre d’inventions, comme l’ont fait les Turcs et les Mores, il y a souvent quelque complaisance à l’appeler civilisé.”

Ralph Waldo Emerson, La civilisation, traduction Marie Dugard, 1911.

_______________________________________________________________________________

Pensée du 10 septembre 19

“Il ne faut jamais dire: d’un côté la technique, d’un autre des abus; mais presque toujours rendre compte qu’il il a d’un côté et de l’autre des techniques différentes, répondant à des nécessité diverses, mais inséparablement unies. Tout se tient dans le monde technique, comme dans celui des machines, où il faut distinguer l’opportunité du moyen isolé de l’opportunité du ‘complexe’ mécanique. Et l’on sait que celui-ci doit l’emporter lorsque, par exemple, une machine trop coûteuse ou trop perfectionnée risque de mettre en défaut l’ensemble mécanique. La grande idée qui résout, paraît-il tous les problèmes techniques, conduit à dire: ce n’est pas la technique qui est mauvaise, c’est l’usage de que l’homme en fait. Changez l’usage, il n’y aura plus d’inconvénient de la technique.”

Jacques Ellul,  La technique ou l’enjeu du siècle, Editions Economica.

____________________________________________________________________________

Pensée du 09 septembre 19

“Ce mot philosophie signifie l’étude de la sagesse, et que par la sagesse on n’entend pas seulement la prudence dans les affaires, mais une parfaite connaissance de toutes les choses que l’homme peut savoir, tant pour la conduite de sa vie que pour la conservation de sa santé et l’invention de tous les arts ; et qu’afin que cette connaissance soit telle, il est nécessaire qu’elle soit déduite des premières causes, en sorte que pour étudier à l’acquérir, ce qui se nomme proprement philosopher, il faut commencer par la recherche de ces premières causes, c’est-à-dire des principes ; et que ces principes doivent avoir deux conditions : l’une, qu’ils soient si clairs et si évidents que l’esprit humain ne puisse douter de leur vérité, lorsqu’il s’applique avec attention à les considérer ; l’autre, que ce soit d’eux que dépende la connaissance des autres choses, en sorte qu’ils puissent être connus sans elles, mais non pas réciproquement elles sans eux ; et qu’après cela il faut tâcher de déduire tellement de ces principes la connaissance des choses qui en dépendent, qu’il n’y ait rien en toute la suite des déductions qu’on en fait qui ne soit très manifeste. Il n’y a véritablement que Dieu seul qui soit parfaitement sage, c’est-à-dire qui ait l’entière connaissance de la vérité de toutes choses ; mais on peut dire que les hommes ont plus ou moins de sagesse à raison de ce qu’ils ont plus ou moins de connaissance des vérités plus importantes. Et je crois qu’il n’y a rien en ceci dont tous les doctes ne demeurent d’accord.”

René Descartes, Principes de Philosophie

_____________________________________________________________________

Pensée du 08 septembre 19

« Il faut donc se rappeler que l’avenir n’est ni à nous, ni tout à fait étranger à nous, en sorte que nous ne devons, ni l’attendre comme s’il devait arriver, ni désespérer comme s’il ne devait en aucune façon se produire. Il faut en troisième lieu comprendre que parmi les désirs, les uns sont naturels et les autres vains, et que parmi les désirs naturels, les uns sont nécessaires, et les autres seulement naturels. Enfin, parmi les désirs nécessaires, les uns sont nécessaires au bonheur, les autres à la tranquillité du corps, et les autres à la vie elle-même. Une théorie véridique des désirs sait rapporter les désirs et l’aversion à la santé du corps et à l’ataraxie de l’âme, puisque c’est là la fin d’une vie bienheureuse, et que toutes nos actions ont pour but d’éviter à la fois la souffrance et le trouble. Quand une fois nous y sommes parvenus, tous les orages de l’âme se dispersent, l’être vivant n’ayant plus alors à marcher vers quelque chose qu’il n’a pas, ni à rechercher autre chose qui puisse parfaire le bonheur de l’âme et du corps. Car nous recherchons le plaisir, seulement quand son absence nous cause une souffrance. Quand nous ne souffrons pas, nous n’avons plus que faire du plaisir. Et c’est pourquoi nous disons que le plaisir est le commencement et la fin d’une vie bienheureuse. »

Epicure, Lettre à Ménécée.

___________________________________________________________________________________

Pensée du 07 septembre 19

» Le phénomène technique peut se résumer comme ‘la recherche du meilleur moyen dans tous les domaines’. C’est ce one best way qui est à proprement parler le moyen technique et c’est l’accumulation de ces moyens qui donne une civilisation technique. Le phénomène technique est donc la préoccupation de l’immense majorité des hommes de notre temps, de rechercher en toutes choses la méthode absolument la plus efficace. Car on est actuellement passé à la limite dans les deux sens. Ce n’est plus aujourd’hui le moyen relativement le meilleur qui compte, c’est à dire comparé à d’autres également en action. Le choix est de moins en moins affaire personnelle entre plusieurs moyens appliqués. Il s’agit en réalité de trouver le moyen supérieur dans l’absolu, c’est à dire en se fondant sur le calcul, dans la plupart des cas. »

Jacques ELLUL, La technique ou l’enjeu du siècle, Editions Economica

______________________________________________________________________________________

Pensée du 06 septembre 19

“La science est la tentative de faire correspondre la diversité chaotique de notre expérience sensible à un système de pensée logiquement unifié. Dans ce système les expériences particulières doivent être mises en rapport avec la structure théorique de telle sorte que la coordination résultante soit unique et convaincante. Les expériences sensibles forment la matière qui nous est donnée ; mais la théorie qui doit les interpréter est faite par l’homme. Elle est le résultat d’un processus d’adaptation extrêmement laborieux : hypothétique, jamais complètement achevée, toujours sujette à la controverse et au doute. La manière scientifique pour former des concepts diffère de celui que nous employons dans notre vie quotidienne, non pas quant à la base, mais seulement par la définition plus précise des concepts et des conclusions, par un choix plus laborieux et plus systématique de la matière expérimentale et par une économie logique plus grande. Par cette dernière nous entendons l’effort de réduire tous les concepts et toutes les corrélations à un nombre aussi petit que possible de concepts et d’axiomes fondamentaux logiquement indépendants.

Albert Einstein – Les fondements de la physique théorique – 1940.

____________________________________________________________________________________

Pensée du 05 septembre 19

De tous les objets de notre connaissance, il ne nous reste plus que les âmes des autres hommes, et que les pures intelligences ; et il est manifeste que nous ne les connaissons que par conjecture. Nous ne les connaissons présentement ni en elles-mêmes, ni par leurs idées, et comme elles sont différentes de nous, il n’est pas possible que nous les connaissions par conscience. Nous conjecturons que les âmes des autres sont de même espèce que la nôtre. Ce que nous sentons en nous-mêmes, nous prétendons qu’ils le sentent (…).
Je sais que deux et deux font quatre, qu’il vaut mieux être juste que d’être riche, et je ne me trompe point de croire que les autres connaissent ces vérités aussi bien que moi. J’aime le bien et le plaisir, je hais le mal et la douleur, je veux être heureux, et je ne me trompe point de croire que les hommes (…) ont ces inclinations (…). Mais, lorsque le corps a quelque part à ce qui se passe en moi, je me trompe presque toujours si je juge des autres par moi-même. Je sens de la chaleur ; je vois une telle grandeur, une telle couleur, je goûte une telle saveur à l’approche de certains corps : je me trompe si je juge des autres par moi-même. Je suis sujet à certaines passion, j’ai de l’amitié ou de l’aversion pour telles ou telles choses ; et je juge que les autres me ressemblent : ma conjecture est souvent fausse. Ainsi la connaissance que nous avons des autres hommes est sujette à l’erreur si nous n’en jugeons que par les sentiments que nous avons de nous-mêmes.

Malebranche, De la recherche de la vérité, III, 7, Paris, Vrin, 1965, t. 1, pp. 259.

Pensée du 04 septembre 19

(…) La honte dans sa structure première est honte devant quelqu’un. Je viens de faire un geste maladroit ou vulgaire : ce geste colle à moi, je ne le juge ni ne le blâme, je le vis simplement (…). Mais voici tout à coup que je lève la tête : quelqu’un était là et m’a vu. Je réalise tout de suite la vulgarité de mon geste et j’ai honte. (…) J’ai honte de moi tel que j’apparais à autrui. Et, par l’apparition même d’autrui, je suis mis en demeure de porter un jugement sur moi-même comme sur un objet, car c’est comme un objet que j’apparais à autrui. Mais pourtant cet objet apparu à autrui, ce n’est pas une vaine image dans l’esprit d’un autre. Cette image en effet serait entièrement imputable à autrui et ne saurait me « toucher ». Je pourrais ressentir de l’agacement, de la colère en face d’elle comme devant un mauvais portrait de moi, qui me prête une laideur ou une bassesse d’expression que je n’ai pas ; mais je ne saurais être atteint jusqu’aux moelles : la honte est, par nature, reconnaissance. Je reconnais que je suis comme autrui me voit.

Sartre, L’Etre et le Néant, 3e partie, I, 1, Gallimard, pp. 265-266.