Archive for the ‘CULTURE’ Category

Pensée du 28 octobre 18

« Ce que nous appelons mérite n’est pas le fait immédiat de l’homme. L’homme ne peut être riche en mérite que parce qu’il est déjà ordonné au Poème, à la Dichtung. Hölderlin saisit le Poème comme la nomination des dieux et de l’essence des choses, une nomination fondatrice. Au poème est conféré le triple sens du don (Das Geschenk), de la fondation (Die Gründung) et de l’emprise (Der Einfluss). Le don est ici l’acte par lequel l’homme est comblé et se voit dépris de tout mérite personnel. La fondation est l’acte qui soutient l’homme pour le faire et le maintenir comme homme en vue d’un destin déterminé. Quant à l’emprise, elle désigne le pouvoir du Poème de demeurer présent dans le monde, à demeurer la matière même qui fait et règle l’homme comme homme. »

Kouadio Augustin DIBI, Esthétique : la question du beau (Cours inédit)

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Pensée du 27 octobre 18

« Tout besoin est culturel, et réciproquement, lorsqu’un besoin dit artificiel est absolument ancré dans les mœurs, il est devenu aussi prégnant qu’un besoin « naturel ». En principe la croissance technicienne, dans les pays où elle a eu lieu, a permis de répondre aux besoins naturels de l’homme, manger, boire, se vêtir, se protéger contre le froid et le chaud, être à l’abri des intempéries. Je sais que cette simple déclaration va provoquer des réactions, ce n’est pas vrai que dans notre monde tous aient cette satisfaction des besoins naturels. Ma réponse est simple. La différence avec les siècles passés est la suivante : autrefois quand il y avait une famine, c’était le destin, il n’y avait qu’à accepter cette fatalité, et faire son possible pour subsister. Aujourd’hui, une famine ou l’existence d’un quart-monde est un scandale qu’il faut immédiatement faire cesser ».

Jacques ELLUL, Le Bluff technologique, Hachette, pluriel, p. 471-472.

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Pensée du 26 octobre 18

« Autrefois, il n’y avait pas de moyens pour rendre les gens heureux, et la quête du bonheur était alors beaucoup plus une affaire personnelle, de culture, de spiritualité, d’ascèse, de choix d’un genre de vie. Depuis presque deux cents ans nous avons les moyens (techniques) de mettre le bonheur à la portée de la main de tous. Bien entendu, ce n’est pas tout à fait la même chose. Le bonheur consistera à combler les besoins, à assurer du bien-être, à atteindre l’opulence et aussi la culture, la connaissance. Le bonheur n’est plus un état intérieur, mais une activité de consommation. Avant tout la réponse aux besoins : bien que ce soit un lieu commun, il n’est pas inutile de rappeler que l’on doit distinguer (ce qui a été contesté) les besoins de base, ou primaires, ou naturels, et puis les besoins nouveaux, secondaires ou artificiels. Cette distinction a été vivement contestée en ce que, dit-on, les besoins soi-disant naturels sont en réalité modelés par une culture donnée. »

Jacques ELLUL, Le Bluff technologique, Hachette, pluriel, p. 471-472.

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Pensée du 25 octobre 18

« Ce qu’on appelle bonheur au sens le plus strict découle de la satisfaction plutôt subite de besoins fortement mis en stase et, d’après sa nature, n’est possible que comme phénomène épisodique. Toute persistance d’une situation désirée par le principe de plaisir ne donne qu’un sentiment d’aise assez tiède ; nos dispositifs sont tels que nous ne pouvons jouir intensément que de ce qui est contraste, et ne pouvons jouir que très peu de ce qui est état. Ainsi donc nos possibilités de bonheur sont limitées déjà par notre constitution. Il y a beaucoup moins de difficultés à faire l’expérience du malheur. La souffrance menace de trois côtés, en provenance du corps propre qui, voué à la déchéance et à la dissolution, ne peut même pas se passer de la douleur et de l’angoisse comme signaux d’alarme, en provenance du monde extérieur qui peut faire rage contre nous avec des forces surpuissantes, inexorables et destructrices, et finalement à partir des relations avec d’autres hommes. La souffrance issue de cette source, nous la ressentons peut-être plus douloureusement que toute autre ; nous sommes enclins à voir en elle un ingrédient en quelque sorte superflu, même si, en termes de destin, elle n’est peut-être bien pas moins inéluctable que la souffrance d’une autre provenance ».

S. FREUD, Malaise dans la Culture, traduction de P. Cotet, R. Lainé et  J. Stute-Cadiot, PUF, 1995.

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Pensée du 24 octobre 18

« Le royaume de l’art est bien l’esprit mais en lui le tout de l’esprit n’est pas posé comme un tout. Le tout de l’esprit n’est pas posé en son concept. Cette limite n’a pas la signification d’un moindre être, de ce qui aurait dû ne pas être. Au fond, ne constitue-t-il pas la beauté même de l’art en un certain sens ? Peut-être, est-il heureux que par l’art, les choses soient simplement manifestées en leur rayonnement. Simplement ne renvoie pas ici à une pauvreté, mais à ce qui conduit à une surabondance gracieuse. L’œuvre d’art laisse simplement l’étant être en son rayonnement pour inviter le regard, peut-être, à aller vers ce lieu où le voir et l’entendre s’originent et sont relayés par autre chose. Que peut être ce regard, sinon le regard philosophique ? »

Kouadio Augustin DIBI, Esthétique : la question du beau (Cours inédit)

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Pensée du 23 octobre 18

Cette disposition intellectuelle originaire et (puisqu’elle est la représentation du devoir) morale, qu’on appelle conscience a elle-même ceci de particulier, que bien que l’homme n’y ait affaire qu’avec lui-même, il se voit cependant contraint par sa raison d’agir comme sur l’ordre d’une autre personne. Car le débat dont il est ici question est celui d’une cause judiciaire (causa) devant un tribunal. Concevoir celui qui est accusé par sa conscience comme ne faisant qu’une seule et même personne avec le juge est une manière absurde de se représenter le tribunal ; car s’il en était ainsi l’accusateur perdrait toujours. – C’est pourquoi pour ne pas être en contradiction avec elle-même la conscience humaine en tous ses devoirs doit concevoir un autre (comme l’homme en général) qu’elle-même comme juge de ses actions. Cet autre peut être maintenant une personne réelle ou seulement une personne idéale que la raison se donne à elle-même. »

Kant, Doctrine de la vertu, 1796

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Pensée du 22 octobre 18

« Tout homme a une conscience et se trouve observé, menacé, de manière générale tenu en respect (respect lié à la crainte) par un juge intérieur et cette puissance qui veille en lui sur les lois n’est pas quelque chose de forgé (arbitrairement) par lui-même, mais elle est inhérente à son être. Elle le suit comme son ombre quand il pense lui échapper. Il peut sans doute par des plaisirs ou des distractions s’étourdir ou s’endormir, mais il ne saurait éviter parfois de revenir à soi ou de se réveiller, dès lors qu’il en perçoit la voix terrible. Il est bien possible à l’homme de tomber dans la plus extrême abjection où il ne se soucie plus de cette voix, mais il ne peut éviter de l’entendre. »

Kant, Doctrine de la vertu, 1796

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Pensée du 21 octobre 18

Se représenter par la faculté de connaître (d’une manière claire ou confuse) un édifice régulier, bien approprié à son but, c’est tout autre chose qu’avoir conscience du sentiment de satisfaction qui se mêle à cette représentation. Dans ce dernier cas, la représentation est tout entière rapportée au sujet, c’est-à-dire au sentiment qu’il a de la vie et qu’on désigne sous le nom de sentiment de plaisir ou de peine : de là, une faculté de discerner et de juger, qui n’apporte rien à la connaissance, et qui se borne à rapprocher la représentation donnée dans le sujet de toute la faculté représentative dont l’esprit a conscience dans le sentiment de son état. Des représentations données dans un jugement peuvent être empiriques (par conséquent esthétiques); mais le jugement même que nous formons au moyen de ces représentations est logique, lorsqu’elles y sont uniquement rapportées à l’objet. Réciproquement, quand même les représentations données seraient rationnelles, si le jugement se borne à les rapporter au sujet (à son sentiment), elles sont esthétiques. »

Kant, Critique de la faculté de juger, Analytique du beau, §1, 1790

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Pensée du 20 octobre 18

« Pour décider si une chose est belle ou ne l’est pas, nous n’en rapportons pas la représentation à son objet au moyen de l’entendement et en vue d’une connaissance, mais au sujet et au sentiment du plaisir ou de la peine, au moyen de l’imagination (peut-être jointe à l’entendement). Le jugement de goût n’est donc pas un jugement de connaissance; il n’est point par conséquent logique mais esthétique, c’est-à-dire que le principe qui le détermine est purement subjectif. Les représentations et même les sensations peuvent toujours être considérées dans une relation avec des objets (et c’est cette relation qui constitue l’élément réel d’une représentation empirique); mais il ne s’agit plus alors de leur relation au sentiment du plaisir et de la peine, laquelle ne désigne rien de l’objet, mais simplement l’état dans lequel se trouve le sujet affecté par la représentation. »

Kant, Critique de la faculté de juger, Analytique du beau, §1, 1790

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Pensée du 19 octobre 18

« (…) si les événements du passé étaient soumis à la question du genre, pourrait-on envisager de réécrire l’apprentissage de la République, d’en dessiner une autre histoire en repensant la démocratie, dans son principe comme dans sa pratique ? Et ainsi d’étudier, à nouveaux frais, l’idée même de liberté à la lumière de celle qui fut refusée aux femmes ? En ce sens, la séparation entre la sphère publique et la sphère privée serait entièrement reconsidérée. Une prise en compte globale du genre en tant que concept susceptible de dévoiler la structure hiérarchique des sociétés, permettrait de décrypter le fondement même du politique. »

Michèle Riot-Sarcey, Le genre en questions. Pouvoir, politique, écriture de l’histoire, Paris, Creaphis Editions, 2016

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