Archive for the ‘CULTURE’ Category

Pensée du 08 novembre 18

« Votre grande erreur est de croire qu’il n’y a aucun rapport entre la fin et les moyens. Cette erreur a fait commettre des crimes sans nom même à des gens qui étaient considérés comme religieux. C’est comme si vous prétendiez que d’une mauvaise herbe il peut sortir une rose. Le seul moyen approprié pour traverser l’océan est de prendre un bateau. Si, à la place, vous preniez une voiture, vous ne tarderiez pas à sombrer. Selon une maxime digne de considération, « le disciple prend le modèle sur le Dieu qu’il adore ». On a tronqué les sens de ces mots et on s’est fourvoyé dans l’erreur. Les moyens sont comme la graine et la fin comme l’arbre. Le rapport est aussi inéluctable entre la fin et les moyens qu’entre l’arbre et la semence ».

GANDHI, Tous les hommes sont frères, Gallimard, p. 149.

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Pensée du 07 novembre 18

« L’art est la première figure de la réconciliation entre le sensible et la pensée pure, entre la réalité finie et l’infini de la liberté. Dans la nature, le regard voit bien que quelque chose brille ; désormais, il a la certitude que ce qui paraît n’est pas un accident, mais un être provenu de la profondeur de l’Idée. L’homme sait que la nature est enfant de l’Idée. Enfant désigne ce qui est né. Afin que cette naissance ne soit pas abandonnée à la contingence, l’homme veut la faire retourner à son unique sol de crédibilité. Ce sol est ce que Hegel appelle l’Esprit. »

Kouadio Augustin DIBI, Esthétique : la question du beau (Cours inédit)

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Pensée du 06 novembre 18

Il est injuste de comparer philosophie et vie en refusant à la première le pouvoir d’embrasser la réalité bigarrée, douloureuse ou joyeuse, en un mot concrète, de la seconde. Il y a autant de philosophie dans la vie qu’il y a de vie dans la philosophie ; il faut seulement admettre que le concret n’est pas le plus profond et qu’il se trouve plus d’évidences dans les abstractions de la métaphysique que dans de prétendus faits irréfutables. Il n’y a pas plus de choses sur la terre et dans le ciel qu’il n’en est rêvé dans la philosophie, et deux mots clairs et précis peuvent contenir tout un monde : « À une dame qui me demandait un jour de lui exposer ma philosophie en quelques mots qu’elle puisse comprendre, j’ai cru bon de faire la réponse suivante : “Madame, j’ai dit que le temps était réel, et qu’il n’était pas de l’espace […]. ” Je tiens pour très salutaire ce genre d’exercice de contraction philosophique qui oblige à mettre à nu et à cerner d’une formule simple et suggestive l’intuition génératrice d’une doctrine ou d’un système de pensée. Il est regrettable qu’il ne soit pas plus largement pratiqué dans les classes. »

Laurence Devillairs, Les 100 citations de la philosophie

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Pensée du 05 novembre 18

« La philosophie n’est pas une discipline scolaire, dépourvue de nerfs. Elle n’est que depuis peu le fait de professeurs et d’universitaires. Comment alors expliquer qu’elle soit si difficile à lire, à comprendre (à commenter aussi) ? Sa langue est celle de tous les jours ; elle n’a pas comme les mathématiques ou la médecine un langage qui lui serait propre. Et pourtant, elle paraît souvent inaccessible, tout en se référant sans cesse au « sens commun », à ce que tout un chacun peut vérifier, expérimenter – probablement pour éviter ce fonctionnement à vide du langage que nous avons évoqué. C’est que les choses sont non pas compliquées, mais jamais immédiates : ce qui semble évident ne l’est qu’au terme d’une longue réflexion. La philosophie refuse le règne du « C’est comme cela. » Ce qui va de soi ne va pas de soi pour le philosophe : il faut le long, le douloureux et patient travail du concept pour rejoindre ce qui paraît manifeste. Rien n’est immédiat, tout doit être pensé. Mais cela n’empêche pas les philosophes d’enfermer en une simple formule leurs plus grandes idées. Nous en avons choisi 100, du Xe siècle avant Jésus-Christ à nos jours, en Grèce, en Italie, en France, à Stuttgart, à Cordoue. Certaines sont très connues ; d’autres le sont moins parce que leurs auteurs ne sont pas suffisamment lus et étudiés ; beaucoup sont surprenantes, provocatrices. Toutes sont belles, toutes ont du style et témoignent de la « philosophie comme opéra », pour reprendre l’appréciation de Deleuze. »

Pensée du 04 novembre 18

Inventeurs de concepts, les philosophes sont aussi des séducteurs, des manipulateurs, des menteurs, des conteurs – bref, des hommes de style. À tel point qu’ils finissent parfois par s’adonner davantage aux jeux avec les mots qu’à l’enchaînement des idées. Le langage semble pour certains, sans doute pas les meilleurs, mener une existence propre, un terme en appelant un autre dans une sorte de labyrinthe intellectuel, clos sur lui-même – comme peut l’être précisément un « bon mot ». Avoir du style ne doit pas dispenser de rendre raison de ce qui est, du réel, qu’il soit nécessaire, invisible ou hostile. Si le philosophe invente, ce n’est pas le réel, mais le moyen de le restituer. Son raisonnement oscille ainsi entre narration et formalisme, preuve et récit. La distinction que, dès sa naissance, la philosophie opère entre elle et le sophisme réside dans sa soumission au vrai – même pour affirmer que le vrai n’existe pas –, dans son refus de cet art, démagogique et trompeur, de persuader indifféremment du vrai comme du faux. Mais si elle entend exhiber l’intelligibilité de ce qui existe, elle ne le fait pas sans chercher à toucher, par tous les procédés permis. Elle le fait aussi en essayant de terrasser l’ennemi, car tous les philosophes se répondent les uns les autres – parfois même sans avoir lu leurs œuvres respectives. »

Laurence Devillairs, Les 100 citations de la philosophie

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Pensée du 03 novembre 18

« Le style est l’homme même », déclare Buffon dans son discours de réception à l’Académie française, en 1753. Les philosophes ont du style. On l’oublie ou on l’ignore, imaginant au contraire que pour être rigoureuse, la pensée doit renoncer à la rhétorique. Tout ce qui fait la solidité d’un discours, sa prétention à la scientificité, devrait ainsi s’opposer à ce qui fait sa beauté. L’objectivité serait synonyme de neutralité. Avoir du style, ce ne serait pas bien penser, mais faire joli. Et entre les deux, la philosophie n’aurait pas même à choisir. Ni fiction ni récit, elle ne devrait pas avoir recours aux artifices de ces deux registres – personnages, intrigue, fausses pistes, oxymore, équivocité, métaphores, multiplication des temporalités, dialogues, descriptions. Et quand on trouve dialogues, descriptions, exagérations ou contradictions dans un texte philosophique, c’est que, précisément, ce statut est peut-être usurpé. De là les hésitations à intégrer Montaigne ou Pascal au corpus philosophique – même si l’on s’accorde à leur conférer un rôle dans l’histoire de la philosophie. Démontrer ne serait ni séduire ni raconter – encore moins faire rire ou pleurer. En proposant ces 100 citations de philosophes et en les commentant, c’est l’exact inverse que nous souhaitons prouver : lire de la philosophie est une expérience esthétique qui procure plaisir et émotion. Descartes, Hegel, Platon, c’est beau. La pensée de ces auteurs tire sa singularité, son sens même, de la forme choisie. Dire le vrai n’est pas contradictoire avec le fait de bien le dire. »

Laurence Devillairs, Les 100 citations de la philosophie

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Pensée du 02 novembre 18

Les maximes (…) du sens commun (…) sont les maximes suivantes : 1. Penser par soi-même; 2. Penser en se mettant à la place de tout autre; 3. Toujours penser en accord avec soi-même. La première maxime est la maxime de la pensée sans préjugés, la seconde maxime est celle de la pensée élargie, la troisième maxime est celle de la pensée conséquente. La première maxime est celle d’une pensée qui n’est jamais passive. On appelle préjugé la tendance à la passivité et par conséquent à l’hétéronomie de la raison (…). En ce qui concerne la seconde maxime de la pensée nous sommes bien habitués par ailleurs à appeler étroit d’esprit (borné, le contraire d’élargi) celui dont les talents ne suffisent pas à un usage important (…). Il n’est pas en ceci question des facultés de la connaissance, mais de la manière de penser et de faire de la pensée un usage final; et si petit selon l’extension et le degré que soit le champ couvert par les dons naturels de l’homme, c’est là ce qui montre cependant un homme d’esprit ouvert que de pouvoir s’élever au-dessus des conditions subjectives du jugement, en lesquelles tant d’autres se cramponnent, et de pouvoir réfléchir sur son propre jugement à partir d’un point de vue universel (qu’il ne peut déterminer qu’en se plaçant au point de vue d’autrui). C’est la troisième maxime, celle de la manière de penser conséquente, qui est la plus difficile à mettre en oeuvre; on ne le peut qu’en liant les deux premières maximes et après avoir acquis une maîtrise rendue parfaite par un exercice répété. »

Kant, Critique de la faculté de juger, §40, 1790

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Pensée du 01 novembre 18

« Sous cette expression de sensus communis on doit comprendre l’Idée d’un sens commun à tous, c’est-à-dire d’une faculté de juger, qui dans sa réflexion tient compte en pensant (a priori) du mode de représentation de tout autre homme, afin de rattacher pour ainsi dire son jugement à la raison humaine tout entière et échapper, ce faisant, à l’illusion, résultant de conditions subjectives et particulières pouvant aisément être tenues pour objectives, qui exercerait une influence néfaste sur le jugement. C’est là ce qui est obtenu en comparant son jugement aux jugements des autres, qui sont en fait moins les jugements réels que les jugements possibles, et en se mettant à la place de tout autre, tandis que l’on fait abstraction des bornes, qui de manière contingente sont propres à notre faculté de juger; on y parvient en écartant autant que possible ce qui dans l’état représentatif est matière, c’est-à-dire sensation, et en prêtant uniquement attention aux caractéristiques formelles de sa représentation (…). Sans doute cette opération de la réflexion paraît bien trop artificielle pour que l’on puisse l’attribuer à cette faculté que nous nommons le sens commun ; toutefois elle ne paraît telle, que lorsqu’on l’exprime dans des formules abstraites; il n’est en soi rien de plus naturelle que de faire abstraction de l’attrait et de l’émotion, lorsqu’on recherche un jugement qui doit servir de règle universelle (…) »

Kant, Critique de la faculté de juger, §40, 1790

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Pensée du 30 octobre 18

« Posséder le Je dans sa représentation : ce pouvoir élève l’homme infiniment au-dessus de tous les autres êtres vivants sur la Terre. Par-là, il est une personne; et grâce à l’unité de la conscience dans tous les changements qui peuvent lui survenir, il est une seule et même personne, c’est-à-dire un être entièrement différent, par le rang et la dignité, de choses comme le sont les animaux sans raison dont on peut disposer à sa guise; et ceci, même lorsqu’il ne peut pas encore dire Je, car il l’a dans sa pensée. (…) Il faut remarquer que l’enfant qui sait déjà parler assez correctement ne commence qu’assez tard (peut-être un an après) à dire Je; avant, il parle de soi à la troisième personne (Charles veut manger, marcher, etc.); et il semble que pour lui une lumière vienne de se lever quand il commence à dire Je; à partir de ce jour, il ne revient jamais à l’autre manière de parler. Auparavant il ne faisait que se sentir; maintenant il se pense. »

Kant, Anthropologie du point de vue pragmatique, Livre I, §1, 1798

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Pensée du 29 octobre 18

« Le progrès quasi autonome de la science et de la technique dont dépend effectivement la variable la plus importante du système, à savoir la croissance économique, fait […] figure de variable indépendante. Il en résulte une perspective selon laquelle l’évolution du système social paraît être déterminée par la logique du progrès scientifique et technique. La dynamique immanente à ce progrès semble produire des contraintes objectives auxquelles doit se conformer une politique répondant à des besoins fonctionnels. Or, une fois que cette illusion s’est effectivement bien implantée, la propagande peut invoquer le rôle de la science et de la technique pour expliquer et légitimer les raisons pour lesquelles, dans les sociétés modernes, un processus de formation démocratique de la volonté politique concernant les questions de la pratique « doit » nécessairement perdre toute fonction et céder la place aux décisions de nature plébiscitaire concernant les alternatives mettant tel ou tel personnel administratif à la tête de l’État. C’est la thèse de la technocratie, et le discours scientifique en a développé la théorie sous différentes versions Mais le fait qu’elle puisse pénétrer aussi, en tant qu’idéologie implicite, dans la conscience de la masse de la production dépolitisée et avoir un pouvoir de légitimation me paraît plus important ».

Jürgen Habermas, La Technique et la Science comme idéologie (1963), Denoël, 1973, p. 45- 46.

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