Archive for the ‘CULTURE’ Category

Pensée du 11 juin 17

« Le royaume de l’art est bien l’esprit mais en lui le tout de l’esprit n’est pas posé comme un tout. Le tout de l’esprit n’est pas posé en son concept. Cette limite n’a pas la signification d’un moindre être, de ce qui aurait dû ne pas être. Au fond, ne constitue-t-il pas la beauté même de l’art en un certain sens ? Peut-être, est-il heureux que par l’art, les choses soient simplement manifestées en leur rayonnement. Simplement ne renvoie pas ici à une pauvreté, mais à ce qui conduit à une surabondance gracieuse. L’œuvre d’art laisse simplement l’étant être en son rayonnement pour inviter le regard, peut-être, à aller vers ce lieu où le voir et l’entendre s’originent et sont relayés par autre chose. Que peut être ce regard, sinon le regard philosophique ? »

Kouadio Augustin DIBI, Esthétique : la question du beau (Cours inédit)

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Pensée du 10 juin 17

« Le progrès quasi autonome de la science et de la technique dont dépend effectivement la variable la plus importante du système, à savoir la croissance économique, fait […] figure de variable indépendante. Il en résulte une perspective selon laquelle l’évolution du système social paraît être déterminée par la logique du progrès scientifique et technique. La dynamique immanente à ce progrès semble produire des contraintes objectives auxquelles doit se conformer une politique répondant à des besoins fonctionnels. Or, une fois que cette illusion s’est effectivement bien implantée, la propagande peut invoquer le rôle de la science et de la technique pour expliquer et légitimer les raisons pour lesquelles, dans les sociétés modernes, un processus de formation démocratique de la volonté politique concernant les questions de la pratique « doit » nécessairement perdre toute fonction et céder la place aux décisions de nature plébiscitaire concernant les alternatives mettant tel ou tel personnel administratif à la tête de l’État. C’est la thèse de la technocratie, et le discours scientifique en a développé la théorie sous différentes versions Mais le fait qu’elle puisse pénétrer aussi, en tant qu’idéologie implicite, dans la conscience de la masse de la production dépolitisée et avoir un pouvoir de légitimation me paraît plus important ».

Jürgen Habermas, La Technique et la Science comme idéologie (1963), Denoël, 1973, p. 45- 46.

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Pensée du 09 juin 17

« En ce qui concerne les tendances sexuelles, il est évident que du commencement à la fin de leur développement elles sont un moyen d’acquisition de plaisir et elles remplissent cette fonction sans faiblir ; tel est également au début l’objectif des tendances du moi. Mais sous la pression de la grande éducation qu’est la nécessité, les tendances du moi ne tardent pas à remplacer le principe de plaisir par une modification. La tâche d’écarter la peine s’impose à elles avec la même urgence que celle d’acquérir du plaisir; le moi apprend qu’il est indispensable de renoncer à la satisfaction immédiate, de différer l’acquisition de plaisir, de supporter certaines peines et de renoncer en général à certaines sources de plaisir. Le moi ainsi éduqué est devenu « raisonnable » il ne se laisse pas dominer par le principe de plaisir, mais se conforme au principe de réalité, qui, au fond a également pour but le plaisir mais un plaisir qui s’il est différé et atténué, a l’avantage d’offrir la certitude que procurent le contact avec la réalité et la conformité à ses exigences. Le passage du principe de plaisir au principe de réalité constitue un des progrès les plus importants dans le développement du moi. »

SIGMUND FREUD

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Pensée du 08 juin 17

« Une illusion n’est pas la même chose qu’une erreur, une illusion n’est pas non plus nécessairement une erreur. L’opinion d’Aristote, d’après laquelle la vermine serait engendrée par l’ordure opinion qui est encore celle du peuple ignorant , était une erreur ; de même l’opinion qu’avait une génération antérieure de médecins, et d’après laquelle le tabès aurait été la conséquence d’excès sexuels. Il serait impropre d’appeler ces erreurs des illusions, alors que c’était une illusion de la part de Christophe Colomb, quand il croyait avoir trouvé une nouvelle route maritime des Indes. La part de désir que comportait cette erreur est manifeste. On peut qualifier d’illusion l’assertion de certains nationalistes, assertion d’après laquelle les races indogermaniques seraient les seules races humaines susceptibles de culture, ou bien encore la croyance d’après laquelle l’enfant serait un être dénué de sexualité, croyance détruite pour la première fois par la psychanalyse. Ce qui caractérise l’illusion, c’est d’être dérivée des désirs humains ; elle se rapproche par là de l’idée délirante en psychiatrie, mais se sépare aussi de celle-ci, même si l’on ne tient pas compte de la structure compliquée de l’idée délirante. »

S. FREUD, L’avenir d’une illusion

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Pensée du 07 juin 17

« Y a-t-il quelqu’un que tu puisses mettre au-dessus du sage ? Le sage a sur les dieux des opinions pieuses. Il ne craint la mort à aucun moment, il estime qu’elle est la fin normale de la nature, que le terme des biens est facile à atteindre et à posséder, il sait que les maux ont une durée et une gravité limitées ; il sait ce qu’il faut penser de la fatalité, dont on fait une maîtresse despotique. Il sait que les événements viennent les uns de la fortune, les autres de nous, car la fatalité est irresponsable et la fortune est inconstante ; que ce qui vient de nous n’est soumis à aucune tyrannie, et sujet au blâme et à l’éloge. Il vaudrait mieux en effet suivre les récits mythologiques sur les dieux que devenir esclaves de la fatalité des physiciens. La mythologie laisse l’espérance qu’en honorant les dieux on se les conciliera, mais la fatalité est inexorable. Le sage ne croit pas, comme la foule, que la fortune soit une divinité, car un dieu ne peut pas agir d’une façon désordonnée. »

Epicure, Lettre à Ménécée

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Pensée du 06 juin 17

« Tout besoin est culturel, et réciproquement, lorsqu’un besoin dit artificiel est absolument ancré dans les mœurs, il est devenu aussi prégnant qu’un besoin « naturel ». En principe la croissance technicienne, dans les pays où elle a eu lieu, a permis de répondre aux besoins naturels de l’homme, manger, boire, se vêtir, se protéger contre le froid et le chaud, être à l’abri des intempéries. Je sais que cette simple déclaration va provoquer des réactions, ce n’est pas vrai que dans notre monde tous aient cette satisfaction des besoins naturels. Ma réponse est simple. La différence avec les siècles passés est la suivante : autrefois quand il y avait une famine, c’était le destin, il n’y avait qu’à accepter cette fatalité, et faire son possible pour subsister. Aujourd’hui, une famine ou l’existence d’un quart-monde est un scandale qu’il faut immédiatement faire cesser ».

Jacques ELLUL, Le Bluff technologique, Hachette, pluriel, p. 471-472.

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Pensée du 05 juin 17

« Ce que nous appelons mérite n’est pas le fait immédiat de l’homme. L’homme ne peut être riche en mérite que parce qu’il est déjà ordonné au Poème, à la Dichtung. Hölderlin saisit le Poème comme la nomination des dieux et de l’essence des choses, une nomination fondatrice. Au poème est conféré le triple sens du don (Das Geschenk), de la fondation (Die Gründung) et de l’emprise (Der Einfluss). Le don est ici l’acte par lequel l’homme est comblé et se voit dépris de tout mérite personnel. La fondation est l’acte qui soutient l’homme pour le faire et le maintenir comme homme en vue d’un destin déterminé. Quant à l’emprise, elle désigne le pouvoir du Poème de demeurer présent dans le monde, à demeurer la matière même qui fait et règle l’homme comme homme. »

Kouadio Augustin DIBI, Esthétique : la question du beau (Cours inédit)

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Pensée du 04 juin 17

« Autrefois, il n’y avait pas de moyens pour rendre les gens heureux, et la quête du bonheur était alors beaucoup plus une affaire personnelle, de culture, de spiritualité, d’ascèse, de choix d’un genre de vie. Depuis presque deux cents ans nous avons les moyens (techniques) de mettre le bonheur à la portée de la main de tous. Bien entendu, ce n’est pas tout à fait la même chose. Le bonheur consistera à combler les besoins, à assurer du bien-être, à atteindre l’opulence et aussi la culture, la connaissance. Le bonheur n’est plus un état intérieur, mais une activité de consommation. Avant tout la réponse aux besoins : bien que ce soit un lieu commun, il n’est pas inutile de rappeler que l’on doit distinguer (ce qui a été contesté) les besoins de base, ou primaires, ou naturels, et puis les besoins nouveaux, secondaires ou artificiels. Cette distinction a été vivement contestée en ce que, dit-on, les besoins soi-disant naturels sont en réalité modelés par une culture donnée. »

Jacques ELLUL, Le Bluff technologique, Hachette, pluriel, p. 471-472.

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Pensée du 03 juin 17

« Ce qu’on appelle bonheur au sens le plus strict découle de la satisfaction plutôt subite de besoins fortement mis en stase et, d’après sa nature, n’est possible que comme phénomène épisodique. Toute persistance d’une situation désirée par le principe de plaisir ne donne qu’un sentiment d’aise assez tiède ; nos dispositifs sont tels que nous ne pouvons jouir intensément que de ce qui est contraste, et ne pouvons jouir que très peu de ce qui est état. Ainsi donc nos possibilités de bonheur sont limitées déjà par notre constitution. Il y a beaucoup moins de difficultés à faire l’expérience du malheur. La souffrance menace de trois côtés, en provenance du corps propre qui, voué à la déchéance et à la dissolution, ne peut même pas se passer de la douleur et de l’angoisse comme signaux d’alarme, en provenance du monde extérieur qui peut faire rage contre nous avec des forces surpuissantes, inexorables et destructrices, et finalement à partir des relations avec d’autres hommes. La souffrance issue de cette source, nous la ressentons peut-être plus douloureusement que toute autre ; nous sommes enclins à voir en elle un ingrédient en quelque sorte superflu, même si, en termes de destin, elle n’est peut-être bien pas moins inéluctable que la souffrance d’une autre provenance ».

S. FREUD, Malaise dans la Culture, traduction de P. Cotet, R. Lainé et  J. Stute-Cadiot, PUF, 1995.

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Pensée du 29 décembre 11

« Du jour où je parvins à me persuader que je n’avais pas besoin d’être heureux, commença d’habiter en moi le bonheur ; oui, du jour où je me persuadai que je n’avais besoin de rien pour être heureux. Il semblait, après avoir donné le coup de pioche à l’égoïsme, que j’avais fait jaillir aussitôt de mon cœur une telle abondance de joie que j’en puisse abreuver tous les autres. Je compris que le meilleur enseignement est d’exemple. J’assumai mon bonheur comme une vocation. »

André Gide, Nourritures terrestres.

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