Archive for the ‘CULTURE’ Category

Pensée du 27 décembre 11

« Toutes nos actions sont au fond incomparablement personnelles, singulières, d’une individualité illimitée, cela ne fait aucun doute ; mais dès que nous les traduisons en conscience, elles semblent ne plus l’être… Voilà le véritable phénoménalisme et perspectivisme, tel que je le comprends : la nature de la conscience animale implique que le monde dont nous pouvons avoir conscience n’est qu’un monde de surfaces et de signes, un monde généralisé, vulgarisé, – que tout ce qui devient conscient devient par là même plat, inconsistant, stupide à force de relativisation, générique, signe, repère pour le troupeau, qu’à toute prise de conscience est liée une grande et radicale corruption, falsification, superficialisation et généralisation. »

Friedrich Nietzsche (1844-1900), Le Gai savoir (1882), § 354.

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Pensée du 25 décembre 11

« … Sous le titre de subjectivité nous attendons quelque chose de plus grave que la bonne subjectivité de l’historien ; nous attendons que l’histoire soit une histoire des hommes et que cette histoire des hommes aide le lecteur, instruit par l’histoire des historiens, à édifier une subjectivité de haut rang, la subjectivité non seulement de moi-même, mais de l’homme. Mais cet intérêt, cette attente d’un passage – par l’histoire – de moi à l’homme, n’est plus exactement épistémologique, mais proprement philosophique : car c’est bien une subjectivité de réflexion que nous attendons de la lecture et de la méditation des œuvres d’historien ; cet intérêt ne concerne déjà plus l’historien qui écrit l’histoire, mais le lecteur – singulièrement le lecteur philosophique -, le lecteur en qui s’achève tout livre, toute œuvre, à ses risques et périls. »

Paul Ricoeur, Histoire et Vérité, éd. du Seuil, pp. 23-24.

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Pensée du 24 décembre 11

 » Il y a sur terre de telles immensités de misère, de détresse, de gêne et d’horreur, que l’homme heureux n’y peut songer sans prendre honte de son bonheur. Et pourtant ne peut rien pour le bonheur d’autrui celui qui ne sait être heureux lui-même. Je sens en moi l’impérieuse obligation d’être heureux. Mais tout bonheur me paraît haïssable qui ne s’obtient qu’aux dépens d’autrui… Je préfère le repas d’auberge à la table la mieux servie, le jardin public au plus beau parc enclos de murs, le livre que je ne crains pas d’emmener en promenade à l’édition la plus rare, et, si je devais être seul à pouvoir contempler une œuvre d’art, plus elle serait belle et plus l’emporterait sur la joie ma tristesse. Mon bonheur est d’augmenter celui des autres. J’ai besoin du bonheur de tous pour être heureux. »

André Gide – Nourritures terrestres.

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Pensée du 22 décembre 11

« Je suis entièrement d’accord avec votre attitude ; la science laisse forcément de côté les questions les plus vitales. Pour reprendre le bon mot de Galilée, la science nous dit « comment va le ciel » et non « comment on va au ciel ». En termes plus modernes, on dirait : elle nous apprend comment la nature fonctionne mais non si la vie a un sens, s’il y a quelque chose au-delà de ce qui se laisse percevoir et quels seraient nos devoirs en tant qu’êtres humains. Plus brièvement : à quoi tout cela rime-t-il, à supposer que cela rime à quelque chose ? Voilà des questions fondamentales qui obsèdent les humains sans doute depuis l’apparition de la conscience chez nos plus lointains ancêtres et sur lesquelles la science est muette. »

Hubert Reeves – Intimes Convictions.

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Pensée du 21 décembre 11

« La source de la pulsion se trouve dans l’excitation d’un organe, et son but prochain est l’apaisement d’une telle excitation organique. »

Sigmund FREUD, Trois essais sur la théorie de la sexualité, trad. par B. Reverchon-Jouve, Gallimard, 1986, p. 57.

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GRILLE DE LECTURE

Freud constate que les parties purement psychologiques de la psychanalyse, c’est-à-dire celles qui sont relatives à l’inconscient, au refoulement, au conflit déterminant des troubles morbides, au mécanisme de la formation des symptômes des maladies, sont généralement admises par les chercheurs, mais que la partie de la doctrine psychanalytique touchant à la biologie rencontre l’opposition de nombreux adversaires. Il entreprend dans ses Trois essais sur la théorie de la sexualité de souligner le rôle déterminant de l’élément sexuel dans la vie normale et pathologique de l’homme. En biologie, on désigne et explique les besoins sexuels de l’homme et de l’animal par « pulsion sexuelle ». Mais de même que le mot « faim » caractérise la pulsion de nutrition, on appelle « libido » la « faim sexuelle » (pulsion de sexualité). L’opinion populaire affirme que la pulsion sexuelle se forme à la puberté et en rapport étroit avec les processus qui mènent à la maturité. Ainsi, elle se manifeste sous la forme d’une attraction irrésistible exercée par l’un des sexes sur l’autre, et son but serait l’union sexuelle. Freud montre ici de façon plus générale que « la source de la pulsion se trouve dans l’excitation d’un organe, et son but prochain est l’apaisement d’une telle excitation organique ». Mais il faut bien nuancer la position de Freud.

En effet, Freud entend par « pulsion » « le représentant psychique d’une source continue d’excitation provenant de l’intérieur de l’organisme ». L’excitation d’un organe ne doit pas faire penser a priori à une excitation physique car la pulsion est à la limite des domaines psychique et physique. L’excitation extérieure, physique, est différente de l’excitation intérieure, psychique. La première est discontinue alors que la seconde est continue. Cette dernière peut néanmoins être apaisée par le but sexuel, c’est-à-dire par l’acte auquel pousse la pulsion sexuelle. L’union sexuelle est donc souvent considérée comme le but par excellence de la libido. Toutefois, Freud s’attache à montrer dans l’ouvrage que nous citons que nous commettons une grave erreur lorsque nous établissons des liens trop intimes entre la pulsion sexuelle et l’objet sexuel (la personne qui exerce l’attrait sexuel). Selon Freud, l’attraction que des personnes peuvent exercer l’une sur l’autre n’empêche pas de penser que la pulsion sexuelle puisse exister indépendamment de son objet et que son apparition ne soit pas déterminée par des excitations venant de son objet. La pulsion peut contenir par elle-même son objet. N’est-ce pas pour cette raison que la pulsion sexuelle est autoérotique, surtout chez les enfants ? A ce titre, elle peut s’orienter vers un objet non sexuel. La sublimation de la sexualité indique que l’attraction sexuelle peut s’orienter vers des buts non sexuels. Nietzsche semble donner une explication à cette idée de Freud lorsqu’il écrivait que l’art, le jardinage et certaines activités peuvent épanouir les pulsions sexuelles.

Emmanuel AVONYO, op

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Pensée du 20 décembre 11

« … La plupart des gens en « poursuivant le bonheur » courent après la fortune et se rendent malheureux même quand ils la rencontrent, parce qu’ils veulent conserver la chance et en jouir comme d’une abondance inépuisable de « biens ». Il n’y a pas de bonheur durable hors du cycle prescrit des peines de l’épuisement et des plaisirs de la régénération, et tout ce qui déséquilibre ce cycle – pauvreté, dénuement où la fatigue est suivie de misère au lieu de régénération, ou grande richesse et existence oisive où l’ennui remplace la fatigue, où les meules de la nécessité, de la consommation et de la digestion écrasent à mort, impitoyables et stériles, le corps impuissant – ruine l’élémentaire bonheur qui vient de ce que l’on est en vie ».

Hannah Arendt, La Condition de l’homme moderne (1958), Chap. III, §1, tr. G. Fradier, Pocket, p. 155.

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Pensée du 19 décembre 11

Ethnophilosophie et culture

« A ne s’appuyer que sur ses « mérites », il manque de poids « historique ». Il lui faut un avoir héréditaire, un héritage de valeurs et de mérites. On l’appellera culture et celle-ci comptera comme l’un de ses principaux éléments la philosophie, mais spécifique et transmise ».

Eboussi Boulaga F., La crise du Muntu, Paris, Présence Africaine, 1977, p. 19.

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 GRILLE DE LECTURE

M. Eboussi, comme nombre de ses camarades a longuement critiqué l’ethnophilosophie et le recours incessant que celle-ci fait à la culture. Le fait est qu’on ne peut se définir philosophe en s’appuyant sur les mérites, sur le passé, sur la tradition, sur la production des ancêtres, etc. Lorsqu’on se prétend philosophe – car la philosophie est d’abord une prétention – on porte avec soi les preuves de cette prétention, preuve qu’on produit et fournit soi-même et non qui sont des héritages qu’on brandit et dépose sur la table des valeurs. Cette citation rejoint celle de M. Towa qui écrivait que « Déterrer une philosophie, ce n’est pas encore philosopher » (Essai, p. 29).

Voir le blog de Jean Eric BITANG

Pensée du 18 décembre 11

« Voici donc le philosophe en proie aux symboles, instruit par la phénoménologie de la religion et par l’exégèse. Que peut-il faire à partir de là ? Une chose essentielle, dont il est responsable dans l’autonomie de sa pensée : se servir du symbole comme d’un détecteur de réalité, et, ainsi guidé par une mythique, élaborer une empirique des passions qui trouve son centre de référence et de gravité dans les grands symboles du mal humain. Le philosophe n’a donc pas à faire une interprétation allégorisante du symbole, mais à déchiffrer l’homme à partir des symboles de chaos, de mélange et de chute. C’est ce qu’a fait par exemple Kant dans l’Essai sur le Mal radical, où le mythe de la chute lui sert de révélateur des passions et des maux et d’instrument de radicalisation de la conscience de soi. Il n’allégorise pas, mais il forme, en philosophe, l’idée d’une maxime mauvaise de toutes les maximes mauvaises qui consisterait dans la subversion, une fois pour toutes, de la hiérarchie entre la raison et la sensibilité. Je ne veux pas dire que Kant ait épuisé par là les possibilités de penser à partir du mythe ; je donne sa tentative comme le modèle méthodologique d’une réflexion aiguillonnée par le mythe et proprement responsable d’elle-même. Sans le ravitaillement en sous-main de la pensée par le mythe, le thème réflexif s’effondre et pourtant il ne s’insère dans la philosophie que comme idée, – même si cette idée est « inscrutable », comme le dit Kant. »

Paul Ricoeur, Philosophie de la volonté, II, 2, Aubier.

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Pensée du 17 décembre 11

« Entre M. Bergson et nous‑même, c’est donc toujours la même différence de méthode ; il prend le temps plein d’événements au niveau même de la conscience des événements, puis il efface peu à peu les événements, ou la conscience des événements; il atteindrait alors, croit‑il, le temps sans événements, ou la conscience de la durée pure. Au contraire, nous ne savons sentir le temps qu’en multipliant les instants conscients (…). La conscience du temps est toujours pour nous une conscience de l’utilisation des instants, elle est toujours active, jamais passive, bref la conscience de notre durée est la conscience d’un progrès de notre être intime, que ce progrès soit d’ailleurs effectif ou mimé ou encore simplement rêvé. »

Gaston Bachelard, L’intuition de l’instant, 1932, Éd. Gonthier, coll. Médiations, p. 34.

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Pensée du 16 décembre 11

« La connaissance du réel est une lumière qui projette toujours quelque part des ombres. Elle n’est jamais immédiate et pleine. Les révélations du réel sont toujours récurrentes. »

Gaston Bachelard, La formation de l’esprit scientifique, Vrin, 1970, pp.10-14.

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GRILLE DE LECTURE

Dans le champ humain de la connaissance, rien n’est définitif. Toute connaissance humaine est incomplète car le réel ne se dévoile que de manière parcellaire et discontinue. Le réel ne se révèle que par récurrence. Aussi longtemps que les limites humaines le permettent, l’homme ne détiendra du réel que des portions de vérité, des lueurs du vrai. Le philosophe Descartes présentait la propension au doute du Cogito comme la preuve de l’imperfection de la connaissance humaine. Paul Ricœur en approfondissait la cause, il affirmait qu’il s’agit en définitive d’un Cogito humain ontologiquement blessé (ou même brisé) par l’épreuve du mal.

Sur le plan épistémologique, Gaston Bachelard apporte un éclairage important à ce questionnement. Que l’on situe l’incomplétude de la connaissance du réel du côté de la finitude de la raison humaine ou du côté du caractère inépuisable du réel, le fait demeure que la connaissance humaine traine toujours une ombre portée. Il note de façon plus précise que lorsqu’on cherche les conditions psychologiques des progrès de la science, on arrive bientôt à cette conviction que c’est en termes d’obstacles qu’il faut poser le problème de la connaissance scientifique. Mais, poursuit-il, il ne s’agit pas de considérer des obstacles externes, comme la complexité et la fugacité des phénomènes, ni d’incriminer la faiblesse des sens et de l’esprit humain. Car au demeurant, c’est dans l’acte même de connaître, intimement, qu’apparaissent, par une sorte de nécessité fonctionnelle, des lenteurs et des troubles.

Au vrai, pour Gaston Bachelard, le connaître se heurte à sa propre stagnation et régression dans tout processus de découverte du vrai, car le réel n’est jamais ce qu’on pourrait croire mais il est toujours ce qu’on aurait dû penser. Ainsi, la vérité se découvre toujours dans un véritable « repentir intellectuel » qui consiste à revenir sur ses connaissances antérieures, à les rectifier et à les porter plus loin. La pensée scientifique évolue par erreurs rectifiées. « En fait, écrit Bachelard, on connaît contre une connaissance antérieure, en détruisant des connaissances mal faites, en surmontant ce qui, dans l’esprit même, fait obstacle à la spiritualisation.» C’est précisément ce sens du problème (cet amour de l’obstacle) qui donne à l’homme la marque du véritable esprit scientifique. Pour un esprit scientifique, toute connaissance est une réponse à une question. S’il n’y a pas eu de question, il ne peut y avoir de connaissance scientifique.

Emmanuel AVONYO, op

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