Archive for the ‘PHILOSOPHIE MORALE ET POLITIQUE’ Category

Pensée du 22 janvier 20

« La domination masculine est intrinsèque au capitalisme classique, et non accidentelle, car la structure institutionnelle de cette formation sociale est réalisée au moyen de rôles genrés. Il s’ensuit qu’on ne peut comprendre correctement les formes de la domination masculine en jeu ici si on les considère comme des formes d’inégalités de statut prémoderne qui persisteraient. Elles sont au contraire intrinsèquement modernes, au sens de Habermas, puisqu’elles reposent sur la distinction entre travail rémunéré et l’État d’une part, et les travaux domestiques et la tâche d’élever les enfants d’autre part. Il s’ensuit en outre qu’une théorie critique des sociétés capitalistes requiert des catégories sensibles au genre. »

Nancy Fraser, Le féminisme en mouvements. Des années 1960 à l’ère néolibérale, traduction d’Estelle Ferrarese, La Découverte, « Politique & société », 2012.

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Pensée du 10 décembre 19

La doctrine qui donne comme fondement à la morale l’utilité ou le principe du plus grand bonheur, affirme que les actions sont bonnes ou sont mauvaises dans la mesure où elles tendent à accroître le bonheur, ou à produire le contraire du bonheur. Par « bonheur » on entend le plaisir et l’absence de douleur; par « malheur », la douleur et la privation de plaisir. Pour donner une vue claire de la règle morale posée par la doctrine, de plus amples développements sont nécessaires; il s’agit de savoir, en particulier, quel est, pour l’utilitarisme, le contenu des idées de douleur et de plaisir, et dans quelle mesure le débat sur cette question reste ouvert. Mais ces explications supplémentaires n’affectent en aucune façon la conception de la vie sur laquelle est fondée cette théorie de la moralité, à savoir que le plaisir et l’absence de douleur sont les seules choses désirables comme fin, et que toutes les choses désirables (qui sont aussi nombreuses dans le système utilitariste que dans tout autre) sont désirables, soit pour le plaisir qu’elles donnent elles-mêmes, soit comme des moyens de procurer le plaisir et d’éviter la douleur.

John Mill, L’utilitarisme, ch.II, 2ème objection, 1863


Pensée du 25 novembre 19

« Est-il plus avantageux d’être gouverné par l’homme le meilleur ou par les lois les meilleures ? Ceux qui sont d’avis qu’il est avantageux d’être gouverné par un roi pensent que les lois ne peuvent énoncer que le général sans pouvoir rien prescrire concernant les situations particulières. Ainsi, dans n’importe quel art, il est stupide de se diriger seulement d’après des règles écrites ; et, en Égypte, il est permis au bout de quatre jours aux médecins de s’écarter des traitements prescrits par les manuels, mais s’ils le font avant, c’est à leurs risques et périls. Il est donc manifeste que la constitution qui se conforme à des lois écrites n’est pas, pour la même raison, la meilleure. Pourtant, il faut que cette règle universelle existe pour les gouvernants, et celui à qui n’est, d’une manière générale, attachée aucune passion, est meilleur que celui qui en possède naturellement. Or, la loi n’en a pas, alors qu’il est nécessaire que toute âme humaine en renferme. Mais sans doute semblerait-il, pour répliquer à cela, qu’une personne délibèrera mieux à propos des cas particuliers. Qu’il soit donc nécessaire que cet homme soit législateur et qu’il y ait des lois, c’est évident, mais elles ne doivent pas être souveraines là où elles dévient de ce qui est bon, alors qu’elles doivent être souveraines dans les autres domaines. »

ARISTOTE, Les Politiques


Pensée du 05 octobre 19

« L’idée principale est la suivante: quand un certain nombre de personnes s’engagent dans une entreprise de coopération mutuellement avantageuse selon des règles et donc imposent à leur liberté des limites nécessaires pour produire des avantages pour tous, ceux qui se sont soumis à ces restrictions ont le droit d’espérer un engagement semblable de la part de ceux qui ont tiré avantage de leur propre obéissance. Nous n’avons pas à tirer profit de la coopération des autres sans contrepartie équitable. Les deux principes de la justice définissent ce qu’est une contrepartie équitable dans le cas des institutions de la structure de base. Ainsi, si le système est juste, chacun recevra une contrepartie équitable à condition que chacun (y compris lui-même) coopère. »

Rawls, Théorie de la justice

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Pensée du 20 août 19

Un prince bien avisé ne doit point accomplir sa promesse lorsque cet accomplissement lui serait nuisible, et que les raisons qui l’ont déterminé à promettre n’existent plus : tel est le précepte à donner. Il ne serait pas bon sans doute, si les hommes étaient tous gens de bien; mais comme ils sont méchants, et qu’assurément ils ne vous tiendraient point leur parole, pourquoi devriez-vous tenir la vôtre ? ( … ) Ce qui est absolument nécessaire, c’est de savoir bien déguiser cette nature de renard, et de posséder parfaitement l’art de simuler et de dissimuler ( … ). On doit bien comprendre qu’il n’est pas possible à un prince, et surtout à un prince nouveau, d’observer dans sa conduite tout ce qui fait que les hommes sont réputés gens de bien, et qu ‘il est souvent obligé, pour maintenir l’État, d’agir contre l’humanité, contre la charité, contre la religion même. Il faut donc qu’il ait l’esprit assez flexible pour se tourner à toutes choses, selon que le vent et les accidents de la fortune le commandent; il faut, comme je l’ai dit, que tant qu’il le peut il ne s’écarte pas de la voie du bien, mais qu’au besoin il sache entrer dans celle du mal. »

Machiavel, Le Prince, 1513


Pensée du 16 août 19

« Il faut comprendre ceci : un prince, surtout un prince nouveau, ne peut observer toutes les qualités pour lesquelles les hommes sont reconnus bons, parce qu’il est souvent contraint s’il veut préserver ses possessions d’agir contre la parole donnée, contre la charité, contre l’humanité, contre la piété. Ainsi il faut qu’il ait l’esprit disposé à se tourner dans le sens que commandent les vents de la fortune et les variations des choses, et, comme je l’ai dit plus haut, ne pas s’écarter du bien s’il le peut, mais savoir entrer dans le mal, s’il y est contraint. (…) D’une manière générale, les hommes jugent plus par les yeux que par les mains, car si n’importe qui peut voir, bien peu éprouvent juste. Chacun voit ce que tu parais, peu ressentent ce que tu es; et ce petit nombre n’ose pas s’opposer à l’opinion de la majorité qui a la majesté de l’État derrière elle. Dans les actions humaines, et surtout dans celles des princes, où il n’y a nul tribunal à qui faire appel, on considère la fin. Qu’un prince fasse donc en sorte de vaincre et de préserver ses possessions. Les moyens employés seront toujours jugés honorables et loués de tous, car le vulgaire est toujours pris par les apparences et par les résultats; or dans le monde il n’y a que le vulgaire. »

Machiavel, Le Prince, 1513

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Pensée du 01 juillet 19

« Se suffire à soi-même, est un but auquel tend toute production de la nature et cet état est aussi le plus parfait. Il est donc évident que la Cité est au nombre des choses qui existent naturellement, et que l’homme est naturellement fait pour la société politique. Celui qui par son naturel, et non par l’effet du hasard, existerait sans aucune patrie, serait un individu détestable, très au-dessus ou très au-dessous de l’homme, selon Homère : « Un être sans foyer, sans famille et sans lois ».

Celui qui serait tel par sa nature ne respirerait que la guerre, n’étant retenu par aucun frein, – et, comme un oiseau de proie, serait toujours prêt à fondre sur les autres. Aussi l’homme est-il un animal civique, plus social que les abeilles et autres animaux qui vivent ensemble. Et la nature, qui ne fait rien en vain, n’a départi qu’à lui seul le don de la parole, qu’il ne faut pas confondre avec les sons de la voix. Ceux-ci ne sont que l’expression de sensations agréables ou désagréables dont les autres animaux sont, comme nous, susceptibles. La nature leur a donné un organe borné à ce seul effet ; mais nous avons de plus, sinon la connaissance développée, au moins tout le sentiment obscur du bien et du mal, de l’utile et du nuisible, du juste et de l’injuste, objets pour la manifestation desquels nous a été principalement accordé l’organe de la parole. C’est ce commerce de la parole qui est le lien de toute société domestique et civile ». 

ARISTOTE, Politique, I, 2, 1252 a.


Pensée du 16 juin 19

« Est-il plus avantageux d’être gouverné par l’homme le meilleur ou par les lois les meilleures ? Ceux qui sont d’avis qu’il est avantageux d’être gouverné par un roi pensent que les lois ne peuvent énoncer que le général sans pouvoir rien prescrire concernant les situations particulières. Ainsi, dans n’importe quel art, il est stupide de se diriger seulement d’après des règles écrites ; et, en Égypte, il est permis au bout de quatre jours aux médecins de s’écarter des traitements prescrits par les manuels, mais s’ils le font avant, c’est à leurs risques et périls. Il est donc manifeste que la constitution qui se conforme à des lois écrites n’est pas, pour la même raison, la meilleure. Pourtant, il faut que cette règle universelle existe pour les gouvernants, et celui à qui n’est, d’une manière générale, attachée aucune passion, est meilleur que celui qui en possède naturellement. Or, la loi n’en a pas, alors qu’il est nécessaire que toute âme humaine en renferme. Mais sans doute semblerait-il, pour répliquer à cela, qu’une personne délibèrera mieux à propos des cas particuliers. Qu’il soit donc nécessaire que cet homme soit législateur et qu’il y ait des lois, c’est évident, mais elles ne doivent pas être souveraines là où elles dévient de ce qui est bon, alors qu’elles doivent être souveraines dans les autres domaines. »

ARISTOTE, Les Politiques


Pensée du 14 mai 19

« En dépit de la grande influence que le concept d’une liberté intérieure non politique a exercé sur la tradition de la pensée, il semble qu’on puisse affirmer que l’homme ne saurait rien de la liberté intérieure s’il n’avait d’abord expérimenté une liberté qui soit une réalité tangible dans le monde. Nous prenons conscience d’abord de la liberté ou de son contraire dans notre commerce avec d’autres, non dans le commerce avec nous-mêmes. Avant de devenir un attribut de la pensée ou une qualité de la volonté, la liberté a été comprise comme le statut de l’homme libre, qui lui permettant de se déplacer, de sortir de son foyer, d’aller dans le monde et de rencontrer d’autres gens en acte et en paroles. Il est clair que cette liberté est précédée par la libération ; pour être libre, l‘homme doit s’être libéré des nécessités de la vie. Mais le statut d’homme libre ne découlait pas automatiquement de l’acte de libération. Etre libre exigeait, outre la simple libération, la compagnie d’autres hommes, dont la situation était la même, et demandait un espace public commun où les rencontrer – un monde politiquement organisé, en d’autres termes, où chacun des hommes libres pût s’insérer par la parole et par ‘l’action. La liberté comme fait démontrable et la politique coïncident et sont relatives l’une à l’autre comme les deux côtés d’une même chose ».

Hannah Arendt, La Crise de la culture, Folio, p. 292-293.

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Pensée du 14 avril 19

« La rationalisation sur le plan du cadre institutionnel ne peut s’accomplir qu’au sein du milieu de l’interaction médiatisée par le langage elle-même, c’est-à-dire grâce à une libération de la communication. Une discussion publique, sans entraves et exempte de domination, portant sur le caractère approprié et souhaitable des principes et normes orientant l’action, à la lumière des répercussions sociologiques culturelles des sous-systèmes d’activité rationnel par rapport à une fin qui sont en train de se développer – une communication de cet ordre à tous les niveaux de la formation de la volonté politique, et à laquelle serait restitué son caractère politique, voilà le seul milieu au sein duquel est possible quelque chose qui mérite de s’appeler rationalisation . »

Habermas, Technique et la science comme idéologie, traduction de Jean-René Ladmiral, bibliothèque Médiations, Denoël Gonthier, 1978, p. 67-68.

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