Je sais que deux et deux font quatre, qu’il vaut mieux être juste que d’être riche, et je ne me trompe point de croire que les autres connaissent ces vérités aussi bien que moi. J’aime le bien et le plaisir, je hais le mal et la douleur, je veux être heureux, et je ne me trompe point de croire que les hommes (…) ont ces inclinations (…). Mais, lorsque le corps a quelque part à ce qui se passe en moi, je me trompe presque toujours si je juge des autres par moi-même. Je sens de la chaleur ; je vois une telle grandeur, une telle couleur, je goûte une telle saveur à l’approche de certains corps : je me trompe si je juge des autres par moi-même. Je suis sujet à certaines passion, j’ai de l’amitié ou de l’aversion pour telles ou telles choses ; et je juge que les autres me ressemblent : ma conjecture est souvent fausse. Ainsi la connaissance que nous avons des autres hommes est sujette à l’erreur si nous n’en jugeons que par les sentiments que nous avons de nous-mêmes.
Malebranche, De la recherche de la vérité, III, 7, Paris, Vrin, 1965, t. 1, pp. 259.
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