Archive for the ‘PHILOSOPHIE’ Category

Pensée du 15 septembre 19

L’idée du travail que nous avons aujourd’hui est une espèce de « monstre », un objet très complexe constitué de différentes couches qui se sont sédimentées. Il y a, d’une part, des éléments objectifs, dont la coexistence est d’ailleurs contradictoire et, d’autre part, du rêve, du fantasme.
Quels sont ces éléments ?
Ils ont été « déposés », me semble-t-il, au cours de trois périodes. Le travail s’invente au XVIIIe siècle avec l’économie et l’émergence de l’individu. Il constitue, même s’il n’est pas inventé pour cela, une solution formidable aux problèmes du fondement et du maintien de l’ordre social. Le XVIIIe siècle est le moment où nos sociétés, auparavant très hiérarchisées, se sont résolues en individus : l’économie et le travail vont être les moyens de tenir ces individus ensemble et de la manière la plus solide qui soit. L’économie, c’est en effet la science qui dit la nature des liens qui tiennent les individus ensemble. Mais au XVIIIe siècle, chez Adam Smith, le travail n’est pas valorisé, glorifié. Il apparaît comme un simple facteur de production.
Deuxième époque : au début du XIXe siècle, dans les textes philosophiques et politiques français et allemands, le travail apparaît soudainement comme liberté créatrice et comme pouvoir transformateur de l’homme sur le monde. Cette conception trouve son apogée chez Hegel et bien sûr chez Marx. Paradoxe : c’est au moment même où se développent des conditions de travail épouvantables que l’on construit le mythe du travail conçu comme summum de l’activité humaine. Marx rêve la société future sous la forme de travail. Lorsqu’il sera libéré, le travail sera le premier besoin vital, dit-il. S’opère à ce moment une sorte de fixation des énergies utopiques sur la sphère du travail et de la production.
La troisième étape, dans laquelle nous sommes toujours, c’est ce que j’appelle le moment social-démocrate. A la fin du XIXe siècle, en France, mais surtout en Allemagne, la social-démocratie conserve la croyance socialiste dans le travail, toujours conçu comme moyen individuel de réalisation de soi et lieu idéal de coopération sociale (c’est le rêve des « producteurs associés »), mais en oubliant les conditions que les socialistes y avaient mises : l’abolition du salariat et la mise en oeuvre des réformes nécessaires à une vraie coopération. Un nouveau système se met en place, où, comme le dit Jürgen Habermas, l’Etat a pour rôle de garantir un taux de croissance toujours plus élevé et le plein emploi. Le travail devient le système privilégié de distribution des revenus, des protections et des statuts. On conserve la croyance que le travail est fondamentalement épanouissant, alors même que le plaisir du travail ne vient plus, comme le souhaitait Marx, de l’acte même, mais du revenu et du pouvoir de consommation qu’il procure.
Aujourd’hui, nous restons empêtrés dans ces trois dimensions, qui sont contradictoires : si le travail est un facteur de production, il faut le rendre toujours plus efficace, donc rendre le facteur humain toujours plus réduit ou efficient. C’est totalement contradictoire avec l’idée qu’il est la source de l’épanouissement individuel et avec le fait qu’il constitue un pur système de distribution des revenus, protections et statuts (…)

Méda (Dominique), Le Monde, Propos recueillis par Frédéric Lemaître, 13/02/1996

Pensée du 14 septembre 19

Alors que le chômage apparaît actuellement comme la principale préoccupation des Français et que chacun cherche à rendre la croissance davantage créatrice d’emplois, vous dites dans votre ouvrage Le Travail, une valeur en voie de disparition, que l’on fait fausse route. Pourquoi ?
La plupart des personnes qui réfléchissent à ces questions tentent de résoudre le problème à très court terme au lieu de se poser la question fondamentale de la nature du lien social et des conditions de la cohésion sociale et, plus généralement, de notre capacité à faire perdurer ce que l’on pourrait appeler une « bonne société ». Nous ne parvenons pas à nous départir d’une manière sommaire de raisonner, fondée sur une espèce de syllogisme de base, qui se présente ainsi : nous avons un problème de lien social, le travail est le seul moyen de créer du lien social, donc il faut plus de travail. Il faut considérer avec beaucoup de circonspection l’idée selon laquelle le travail serait l’unique support du lien social.

Vous montrez que le travail n’a pas toujours constitué le fondement des sociétés.
On entend souvent dire que le travail est une caractéristique anthropologique, une sorte d’« essence » qui aurait toujours existé, mais qui aurait pris une forme particulière au XVIIIe siècle : celle du travail salarié. Il y aurait ainsi d’un côté une essence éternelle (le travail), et des formes historiquement déterminées. Le XVIIIe siècle aurait inventé simplement le travail salarié. Je défends la thèse inverse : c’est le travail lui-même que l’on a inventé au XVIIIe siècle. Certes, on ne peut nier qu’auparavant les gens produisaient, tentaient de transformer leurs conditions de vie, mais ils ne percevaient pas leurs activités comme du travail. De nombreux éléments qui entrent aujourd’hui dans notre conception du travail n’existaient pas avant le XVIIIe siècle. L’idée du travail que nous avons aujourd’hui est une espèce de « monstre », un objet très complexe constitué de différentes couches qui se sont sédimentées. Il y a, d’une part, des éléments objectifs, dont la coexistence est d’ailleurs contradictoire et, d’autre part, du rêve, du fantasme (…)

Méda (Dominique), Le Monde, Propos recueillis par Frédéric Lemaître, 13/02/1996


 

Pensée du 13 septembre 19

« Aussi bien la loi n’a pas pour seules fonctions de réprimer ou d’éduquer. Elle a aussi une fonction préventive. La société a indubitablement le droit et même le devoir de se protéger contre tout ce qui peut introduire en son sein des facteurs de dissolution, contre tout ce qui risque de conduire à un débridement de l’agressivité. Elle ne doit point attendre que se vérifient des abus qui la forcent à des interventions répressives. A court terme, des interventions préventives et des réglementations restrictives peuvent donner l’impression de réduire le champ des libertés politiques. A moyen ou long terme cependant, de telles mesures se révèlent hautement bénéfiques tant aux individus qu’à la société. »

Michel Schooyans, « L’avortement, problème politique », NRT 96/10.


Pensée du 12 septembre 19

« Hegel distingue trois niveaux d’écriture historique : l’histoire originale (description des faits et dégagement de leur sens dans une perspective ethnocentriste et temporellement connotée), l’histoire réfléchie (description des faits et dégagement de leur sens dans une perspective universelle et temporellement non connotée, généralement soit dans une approche pragmatique, soit dans une approche critique), et enfin l’histoire philosophique (perception des constances dans une perspective universelle et selon une approche critique, en prolongement de l’histoire réfléchie critique). Il entend comprendre l’histoire selon cette troisième approche : l’histoire philosophique. »

Source

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Pensée du 11 septembre 19

“Un certain degré de progrès depuis l’état le plus grossier où l’on trouve l’homme – l’état de celui qui habite dans les cavernes ou sur les arbres, comme le singe ; l’état du cannibale, du mangeur de limaçons écrasés, de vers et de détritus – un certain degré de progrès au-dessus de ce point extrême s’appelle la Civilisation. C’est un mot vague, complexe, comprenant bien des degrés. Personne n’a essayé de le définir. M. Guizot, écrivant un livre sur la question, ne le fait pas. La civilisation implique le développement d’un homme hautement constitué, amené à une délicatesse supérieure de sentiments, ainsi qu’à la puissance pratique, à la religion, à la liberté, au sens de l’honneur, et au goût. Dans notre embarras à définir en quoi elle consiste, nous le suggérons d’ordinaire par des négations. Un peuple qui ignore les vêtements, le fer, l’alphabet, le mariage, les arts de la paix, la pensée abstraite, nous l’appelons barbare. Et quand il a trouvé ou importé nombre d’inventions, comme l’ont fait les Turcs et les Mores, il y a souvent quelque complaisance à l’appeler civilisé.”

Ralph Waldo Emerson, La civilisation, traduction Marie Dugard, 1911.

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Pensée du 10 septembre 19

“Il ne faut jamais dire: d’un côté la technique, d’un autre des abus; mais presque toujours rendre compte qu’il il a d’un côté et de l’autre des techniques différentes, répondant à des nécessité diverses, mais inséparablement unies. Tout se tient dans le monde technique, comme dans celui des machines, où il faut distinguer l’opportunité du moyen isolé de l’opportunité du ‘complexe’ mécanique. Et l’on sait que celui-ci doit l’emporter lorsque, par exemple, une machine trop coûteuse ou trop perfectionnée risque de mettre en défaut l’ensemble mécanique. La grande idée qui résout, paraît-il tous les problèmes techniques, conduit à dire: ce n’est pas la technique qui est mauvaise, c’est l’usage de que l’homme en fait. Changez l’usage, il n’y aura plus d’inconvénient de la technique.”

Jacques Ellul,  La technique ou l’enjeu du siècle, Editions Economica.

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Pensée du 09 septembre 19

“Ce mot philosophie signifie l’étude de la sagesse, et que par la sagesse on n’entend pas seulement la prudence dans les affaires, mais une parfaite connaissance de toutes les choses que l’homme peut savoir, tant pour la conduite de sa vie que pour la conservation de sa santé et l’invention de tous les arts ; et qu’afin que cette connaissance soit telle, il est nécessaire qu’elle soit déduite des premières causes, en sorte que pour étudier à l’acquérir, ce qui se nomme proprement philosopher, il faut commencer par la recherche de ces premières causes, c’est-à-dire des principes ; et que ces principes doivent avoir deux conditions : l’une, qu’ils soient si clairs et si évidents que l’esprit humain ne puisse douter de leur vérité, lorsqu’il s’applique avec attention à les considérer ; l’autre, que ce soit d’eux que dépende la connaissance des autres choses, en sorte qu’ils puissent être connus sans elles, mais non pas réciproquement elles sans eux ; et qu’après cela il faut tâcher de déduire tellement de ces principes la connaissance des choses qui en dépendent, qu’il n’y ait rien en toute la suite des déductions qu’on en fait qui ne soit très manifeste. Il n’y a véritablement que Dieu seul qui soit parfaitement sage, c’est-à-dire qui ait l’entière connaissance de la vérité de toutes choses ; mais on peut dire que les hommes ont plus ou moins de sagesse à raison de ce qu’ils ont plus ou moins de connaissance des vérités plus importantes. Et je crois qu’il n’y a rien en ceci dont tous les doctes ne demeurent d’accord.”

René Descartes, Principes de Philosophie

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Pensée du 08 septembre 19

« Il faut donc se rappeler que l’avenir n’est ni à nous, ni tout à fait étranger à nous, en sorte que nous ne devons, ni l’attendre comme s’il devait arriver, ni désespérer comme s’il ne devait en aucune façon se produire. Il faut en troisième lieu comprendre que parmi les désirs, les uns sont naturels et les autres vains, et que parmi les désirs naturels, les uns sont nécessaires, et les autres seulement naturels. Enfin, parmi les désirs nécessaires, les uns sont nécessaires au bonheur, les autres à la tranquillité du corps, et les autres à la vie elle-même. Une théorie véridique des désirs sait rapporter les désirs et l’aversion à la santé du corps et à l’ataraxie de l’âme, puisque c’est là la fin d’une vie bienheureuse, et que toutes nos actions ont pour but d’éviter à la fois la souffrance et le trouble. Quand une fois nous y sommes parvenus, tous les orages de l’âme se dispersent, l’être vivant n’ayant plus alors à marcher vers quelque chose qu’il n’a pas, ni à rechercher autre chose qui puisse parfaire le bonheur de l’âme et du corps. Car nous recherchons le plaisir, seulement quand son absence nous cause une souffrance. Quand nous ne souffrons pas, nous n’avons plus que faire du plaisir. Et c’est pourquoi nous disons que le plaisir est le commencement et la fin d’une vie bienheureuse. »

Epicure, Lettre à Ménécée.

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Pensée du 07 septembre 19

» Le phénomène technique peut se résumer comme ‘la recherche du meilleur moyen dans tous les domaines’. C’est ce one best way qui est à proprement parler le moyen technique et c’est l’accumulation de ces moyens qui donne une civilisation technique. Le phénomène technique est donc la préoccupation de l’immense majorité des hommes de notre temps, de rechercher en toutes choses la méthode absolument la plus efficace. Car on est actuellement passé à la limite dans les deux sens. Ce n’est plus aujourd’hui le moyen relativement le meilleur qui compte, c’est à dire comparé à d’autres également en action. Le choix est de moins en moins affaire personnelle entre plusieurs moyens appliqués. Il s’agit en réalité de trouver le moyen supérieur dans l’absolu, c’est à dire en se fondant sur le calcul, dans la plupart des cas. »

Jacques ELLUL, La technique ou l’enjeu du siècle, Editions Economica

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Pensée du 06 septembre 19

“La science est la tentative de faire correspondre la diversité chaotique de notre expérience sensible à un système de pensée logiquement unifié. Dans ce système les expériences particulières doivent être mises en rapport avec la structure théorique de telle sorte que la coordination résultante soit unique et convaincante. Les expériences sensibles forment la matière qui nous est donnée ; mais la théorie qui doit les interpréter est faite par l’homme. Elle est le résultat d’un processus d’adaptation extrêmement laborieux : hypothétique, jamais complètement achevée, toujours sujette à la controverse et au doute. La manière scientifique pour former des concepts diffère de celui que nous employons dans notre vie quotidienne, non pas quant à la base, mais seulement par la définition plus précise des concepts et des conclusions, par un choix plus laborieux et plus systématique de la matière expérimentale et par une économie logique plus grande. Par cette dernière nous entendons l’effort de réduire tous les concepts et toutes les corrélations à un nombre aussi petit que possible de concepts et d’axiomes fondamentaux logiquement indépendants.

Albert Einstein – Les fondements de la physique théorique – 1940.

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