Archive for the ‘PHILOSOPHIE’ Category

Pensée du 15 mars 20

« Tout ce que nous prenons dans l’univers, parce qu’il contient en soi ce qui est tout entier partout, comprend, suivant son mode, toute l’âme du monde, bien qu’il ne la renferme pas totalement, … cette âme est toute en n’importe quelle partie de l’univers. Puisque l’acte est un qu’il fait un seul être, en quelque lieu qu’il se trouve, nous n’avons pas à croire que, dans le monde, il y ait pluralité de substances et d’être réels… Tous ces mondes innombrables que nous voyons dans l’univers, n’y sont pas dans un lieu qui les contient, comme une limite et un espace, mais plutôt comme dans un Être qui en assure la cohésion et la conservation, comme dans un moteur et un efficient. Cet efficient est compris tout entier dans chacun des mondes, comme l’âme est tout entière dans chacune des parties de l’univers. Dès lors, bien qu’un monde particulier se déplace vers un autre et autour de lui, comme la Terre vers le soleil et autour du soleil, néanmoins, au regard de l’univers, rien ne se meut ni vers lui, ni autour de lui, mais en lui. De plus, à la façon de l’âme qui est, comme le veut aussi l’opinion commune, tout entière et à la fois indivise dans la grande masse, à laquelle elle donne l’être, et, par conséquent, identique et totale dans le tout dans n’importe quelle partie, -vous voulez que l’essence de l’univers soit la même dans l’infini et dans chaque chose prise comme membre de l’infini, de sorte que le tout, aussi bien, que la partie s’identifient selon la substance; c’est pourquoi il n’a pas été dit injustement par Parménide que l’univers est un, infini, immobile, quelle que soit son intention. »

Giordano Bruno, Cause, principe et unité, Éditions d’aujourd’hui, p. 200-201.


Pensée du 14 mars 20

Je suis amoureux de l’amitié. Je pardonne aisément, par la raison que je ne suis pas haineux : il me semble que la haine est douloureuse. Lorsque quelqu’un a voulu se réconcilier avec moi, j’ai senti ma vanité flattée, et j’ai cessé de regarder comme ennemi un homme qui me rendait le service de me donner bonne opinion de moi. Dans mes terres, avec mes vassaux, je n’ai jamais voulu que l’on m’aigrît sur le compte de quelqu’un. Quand on m’a dit : « Si vous saviez les discours qui ont été tenus !… Je ne veux pas les savoir, » ai-je répondu. Si ce qu’on voulait rapporter était faux, je ne voulais pas courir le risque de le croire ; si c’était vrai, je ne voulais pas prendre la peine de hair un faquin. A l’âge de trente-cinq ans j’aimais encore. Il m’est aussi impossible d’aller chez quelqu’un dans des vues d’intérêt qu’il m’est impossible de rester dans les airs.

Œuvres complètes de Montesquieu, Pensées diverses.


Pensée du 13 mars 20

Ce qui m’a toujours donné une assez mauvaise opinion de moi, c’est qu’il y a fort peu d’états dans la république auxquels j’eusse été véritablement propre. Quant à mon métier de président, j’ai le cœur très droit : je comprenais assez les questions en elles-mêmes ; mais quant à la procédure, je n’y entendais rien. Je m’y suis pourtant appliqué ; mais ce qui m’en dégoûtait le plus, c’est que je voyais à des bêtes le même talent qui me fuyait, pour ainsi dire. Ma machine est tellement composée, que j’ai besoin de me recueillir dans toutes les matières un peu abstraites ; sans cela mes idées se confondent ; et, si je sens que je suis écouté, il me semble dès lors que toute la question s’évanouit devant moi ; plusieurs traces se réveillent à la fois, il résulte de là qu’aucune trace n’est réveillée. Quant aux conversations de raisonnement où les sujets sont toujours coupés et recoupés, je m’en tire assez bien.

Œuvres complètes de Montesquieu, Pensées diverses.


Pensée du 12 mars 20

L’étude a été pour moi le souverain remède contre les dégoûts de la vie, n’ayant jamais eu de chagrin qu’une heure de lecture n’ait dissipé. Je m’éveille le matin avec une joie secrète de voir la lumière ; je vois la lumière avec une espèce de ravissement ; et tout le reste du jour je suis content. Je passe la nuit sans m’éveiller ; et le soir, quand je vais au lit, une espèce d’engourdissement m’empêche de faire des réflexions. Je suis presque aussi content avec des sots qu’avec des gens d’esprit ; car il y a peu d’hommes si ennuyeux qui ne m’aient amusé ; très-souvent il n’y a rien de si amusant qu’un homme ridicule. Je ne hais pas de me divertir en moi-même des hommes que je vois, sauf à eux à me prendre à leur tour pour ce qu’ils veulent. J’ai eu d’abord pour la plupart des grands une crainte puérile ; dès que j’ai eu fait connaissance, j’ai passé presque sans milieu jusqu’au mépris. J’ai assez aimé à dire aux femmes des fadeurs, et à leur rendre des services qui coûtent si peu.

Œuvres complètes de Montesquieu, Pensées diverses.


Pensée du 11 mars 20

Mon fils, vous êtes assez heureux pour n’avoir ni à rougir ni à vous enorgueillir de votre naissance : la mienne est tellement proportionnée à ma fortune que je serais fâché que l’une ou l’autre fussent plus grandes. Vous serez homme de robe ou d’épée. Comme vous devez rendre compte de votre état, c’est à vous de le choisir : dans la robe, vous trouverez plus d’indépendance ; dans le parti de l’épée, de plus grandes espérances. Il vous est permis de souhaiter de monter à des postes plus éminents, parce qu’il est permis à chaque citoyen de souhaiter d’être en état de rendre de plus grands services à sa patrie ; d’ailleurs une noble ambition est un sentiment utile à la société lorsqu’il se dirige bien. Comme le monde physique ne subsiste que parce que chaque partie de la matière tend à s’éloigner du centre, aussi le monde politique se soutient-il par le désir intérieur et inquiet que chacun a de sortir du lieu où il est placé. C’est en vain qu’une morale austère veut effacer les traits que le plus grand des ouvriers a gravés dans nos âmes : c’est à la morale qui veut travailler sur le cœur de l’homme à régler ses sentiments, et non pas à les détruire. Nos auteurs moraux sont presque tous outrés : ils parlent à l’entendement, et non pas à cette âme.

Œuvres complètes de Montesquieu, Pensées diverses.


Pensée du 09 mars 20

« Quand l’entendement ose à l’extrême, alors il atteint ses propres limites. Il prend son départ pour trouver la vérité la plus haute et définitive, et découvre que tout notre savoir est du travail partiel. C’est alors que se brise l’orgueil, et que nous voyons une double possibilité : ou bien il tourne en désespoir, ou bien il s’incline, plein de respect, devant la vérité insondable, et accueille humblement dans la foi ce que l’activité naturelle de l’intelligence ne peut pas conquérir. L’intellectuel prend alors, à la lumière de la vérité éternelle, l’attitude juste face à son propre intellect (…)D’un autre côté il reconnaît l’étendue légitime de l’activité naturelle de la raison, et y accomplit sa tâche tel le paysan labourant son champ, comme quelque chose qui est bon et utile, mais clos à l’intérieur de frontières resserrées, comme toute œuvre humaine. Celui qui est arrivé jusque-là ne traitera plus personne de haut. Il aura cette humanité naturelle et sans apprêt, la simplicité profonde et sans feinte qui sans embarras et sans entraves franchit toutes les barrières. Il pourra user, sans timidité, parmi le peuple de sa langue d’intellectuel parce qu’elle lui est aussi naturelle qu’au peuple la sienne, et parce que visiblement sa langue n’est pas pour lui supérieure. (

Edith Stein (ESGA 9)


Pensée du 08 mars 20

« La chose est ce qu’elle est, mais cela ne signifie pas encore qu’elle est pleinement ce qu’elle doit être. En cela, il y a du plus et du moins. On retombe toujours sur l’opposition entre l’être réel et l’être essentiel des choses, entre forme d’essence et forme pure (…) une chose n’est quelque chose « en vérité » que lorsqu’elle coïncide avec sa forme pure. Mais le propre de l’étant qui finalement rend possible son adéquation à un esprit connaissant, et qui fait sa vérité transcendantale, me semble être encore autre chose que sa réalité et que son adéquation à sa forme pure, bien que ce soit étroitement lié à ces deux déterminations. »

Philibert Secretan, Edith Stein, L’œuvre philosophique. Une vue d’ensemble


Pensée du 07 mars 20

 « La vérité artistique est l’adéquation de l’œuvre avec l’idée pure ; en cela peu importe si à cette idée correspond quelque chose dans le monde « réel » de notre expérience naturelle (…) mais comme l’œuvre doit sa vérité artistique à l’idée contemplée, et comme cette contemplation est un acte de l’artiste, par quoi il imprime l’idée à la matière, l’éclaire et la conduit, et ainsi la réalise progressivement, il s’établit un lien entre la vérité artistique et une étrange sorte de vérité logique »

Philibert Secretan, Edith Stein, L’œuvre philosophique. Une vue d’ensemble


Pensée du 06 mars 20

« J’aimerais dire que déjà la relation de l’âme et du corps n’est pas tout à fait semblable, que le lien au corps est par nature chez la femme, en moyenne, plus intime. Il me semble que l’âme féminine vit plus intensément dans toutes les parties du corps, et y est présente, et qu’elle est intimement touchée par ce qui lui arrive, alors que chez l’homme le corps a plus fortement le caractère d’un outil, qui lui sert dans son travail, ce qui entraîne une certaine distanciation »

Edith Stein (ESGA 13, 86)


Pensée du 05 mars 20

  « L’une des seules positions philosophiques cohérentes, c’est ainsi la révolte. Elle est un confrontement perpétuel de l’homme et de sa propre obscurité. Elle est exigence d’une impossible transparence. Elle remet le monde en question à chacune de ses secondes. De même que le danger fournit à l’homme l’irremplaçable occasion de la saisir, de même la révolte métaphysique étend la conscience tout le long de l’expérience. Elle est cette présence constante de l’homme à lui-même. Elle n’est pas aspiration, elle est sans espoir. Cette révolte n’est que l’assurance d’un destin écrasant, moins la résignation qui devrait l’accompagner. C’est ici qu’on voit à quel point l’expérience absurde s’éloigne du suicide. On peut croire que le suicide suit la révolte. Mais à tort. Car il ne figure pas son aboutissement logique. Il est exactement son contraire, par le consentement qu’il suppose. Le suicide, comme le saut, est l’acceptation à sa limite. Tout est consommé, l’homme rentre dans son histoire essentielle. Son avenir, son seul et terrible avenir, il le discerne et s’y précipite. A sa manière, le suicide résout l’absurde. Il l’entraîne dans la même mort. Mais je sais que pour se maintenir, l’absurde ne peut se résoudre. Il échappe au suicide, dans la mesure où il est en même temps conscience et refus de la mort. Il est, à l’extrême pointe de la dernière pensée du condamné à mort, ce cordon de soulier qu’en dépit de tout il aperçoit à quelques mètres, au bord même de sa chute vertigineuse. Le contraire du suicidé, précisément, c’est le condamné à mort. Cette révolte donne son prix à la vie. Étendue sur toute la longueur d’une existence, elle lui restitue sa grandeur. Pour un homme sans oeillères, il n’est pas de plus beau spectacle que celui de l’intelligence aux prises avec une réalité qui le dépasse. Le spectacle de l’orgueil humain est inégalable. Toutes les dépréciations n’y feront rien. Cette discipline que l’esprit se dicte à lui-même, cette volonté forgée de toutes pièces, ce face à face, ont quelque chose de puisant et de singulier. Appauvrir cette réalité dont l’inhumanité fait la grandeur de l’homme, c’est du même coup l’appauvrir lui-même. Je comprends alors pourquoi les doctrines qui m’expliquent tout m’affaiblissent en même temps. Elles me déchargent du poids de ma propre vie et il faut bien pourtant que je le porte seul. A ce tournant, je ne puis concevoir qu’une métaphysique sceptique aille s’allier à une morale du renoncement. Conscience et révolte, ces refus sont le contraire du renoncement. Tout ce qu’il y a d’irréductible et de passionné dans un coeur humain les anime au contraire de sa vie. Il s’agit de mourir irréconcilié et non pas de plein gré. Le suicide est une méconnaissance. L’homme absurde ne peut que tout épuiser, et s’épuiser. L’absurde est sa tension la plus extrême, celle qu’il maintient constamment d’un effort solitaire, car il sait que dans cette conscience et dans cette révolte au jour le jour, il témoigne de sa seule vérité qui est le défi. Ceci est une première conséquence. (…).

Albert Camus, Le mythe de Sisyphe

__________________________________________________________________________________________________________________