Archive for the ‘PHILOSOPHIE’ Category

Pensée du 19 juillet 18

« La question de la finalité de la vie humaine a été posée un nombre incalculable de fois; elle n’a encore jamais trouvé de réponse satisfaisante, peut-être d’ailleurs n’en admet-elle aucune. Bien des poseurs de question ont ajouté : S’il devait se faire que la vie n’ait aucune finalité, elle perdrait pour eux toute valeur. Mais cette menace ne change rien. Il semble bien plutôt qu’on ait le droit de récuser la question. Elle semble présupposer cette présomption humaine dont nous connaissons déjà tant d’autres manifestations. D’une finalité de la vie des animaux on ne parle pas, sauf à dire que leur destination est de servir l’homme. Mais cela d’ailleurs n’est pas soutenable, car il y a beaucoup d’animaux dont l’homme ne sait que faire – sinon les décrire, les classifier, les étudier -, et d’innombrables espèces d’animaux se sont soustraites à cette utilisation, du fait qu’elles vécurent et s’éteignirent avant que l’homme ne les ait vues. La religion est de nouveau seule à savoir répondre à la question d’une finalité de la vie. On ne se trompera guère en décidant que l’idée d’une finalité de la vie se maintient et s’effondre en même temps que le système religieux. »

Freud, Le malaise dans la culture, 1929

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Pensée du 18 juillet 18

« L’interprétation des rêves est, en réalité, la voie royale de la connaissance de l’inconscient, la base la plus sûre de nos recherches, et c’est l’étude des rêves, plus qu’aucune autre, qui vous convaincra de la valeur de la psychanalyse et vous formera à sa pratique. Quand on me demande comment on peut devenir psychanalyste, je réponds : par l’étude de ses propres rêves. Nos détracteurs n’ont jamais accordé à l’interprétation des rêves l’attention qu’elle méritait ou ont tenté de la condamner par les arguments les plus superficiels. Or, si on parvient à résoudre le grand problème du rêve, les questions nouvelles que soulève la psychanalyse n’offrent plus aucune difficulté. Il convient de noter que nos productions oniriques – nos rêves – ressemblent intimement aux productions des maladies mentales, d’une part, et que, d’autre part, elles sont compatibles avec une santé parfaite. Celui qui se borne à s’étonner des illusions des sens, des idées bizarres et de toutes les fantasmagories que nous offre le rêve, au lieu de chercher à les comprendre, n’a pas la moindre chance de comprendre les productions anormales des états psychiques morbides. Il restera, dans ce domaine, un simple profane… Et il n’est pas paradoxal d’affirmer que la plupart des psychiatres d’aujourd’hui doivent être rangés parmi ces profanes ! »

Freud, Cinq leçons sur la psychanalyse (troisième leçon), 1909

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Pensée du 17 juillet 18

« Dans le cours des siècles, la science a infligé à l’égoïsme naïf de l’humanité deux graves démentis. La première fois, ce fut lorsqu’elle a démontré que la Terre, loin d’être le centre de l’Univers, ne forme qu’une parcelle insignifiante du système cosmique dont nous pouvons à peine nous représenter la grandeur. Cette première démonstration se rattache pour nous au nom des Copernic (…). Le second démenti fut infligé à l’humanité par la recherche biologique, lorsqu’elle a réduit à rien les prétentions de l’homme à une place privilégiée dans l’ordre de la création, en établissant sa descendance du règne animal et en montrant l’indestructibilité de sa nature animale (…). Un troisième démenti sera infligé à la mégalomanie humaine par la recherche psychologique de nos jours qui se propose de montrer au moi qu’il n’est seulement pas maître dans sa propre maison, qu’il en est réduit à se contenter de renseignements rares et fragmentaires sur ce qui se passe, en dehors de sa conscience, dans sa vie psychique. »

Freud, Introduction à la psychanalyse, 1922

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Pensée du 16 juillet 18

« La vie telle qu’elle nous est imposée est trop dure pour nous, elle nous apporte trop de douleurs, de déceptions, de tâches insolubles. Pour la supporter, nous ne pouvons pas nous passer de remèdes sédatifs. Ces remèdes, il en est peut-être de trois sortes : de puissantes diversions qui nous permettent de faire peu de cas de notre misère, des satisfactions substitutives qui la diminuent, des stupéfiants qui nous y rendent insensibles. Quelque chose de cette espèce, quoi que ce soit, est indispensable. Ce sont ces diversions que vise Voltaire quand il donne comme accord final à son « Candide » le conseil de cultiver son jardin ; l’activité scientifique, elle aussi, est une telle diversion. Les satisfactions substitutives, comme celles offertes par l’art, sont, en regard de la réalité, des illusions, elles n’en sont pas pour autant moins efficientes psychiquement, grâce au rôle que la fantaisie a assumé dans la vie d’âme. Les stupéfiants influencent notre être corporel, en changeant son chimisme. »

S. Freud, Le malaise dans la culture, 1929

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Pensée du 15 juillet 18

« C’est un vieux précepte que l’art doit imiter la nature ; on le trouve déjà chez Aristote. Quand la réflexion n’en était encore qu’à ses débuts, on pouvait bien se contenter d’une idée pareille ; elle contient toujours quelque chose qui se justifie par de bonnes raisons et qui se révélera à nous comme un des moments de l’idée ayant, dans son développement, sa place comme tant d’autres moments. D’après cette conception, le but essentiel de l’art consisterait dans l’imitation, autrement dit dans la reproduction habile d’objets tels qu’ils existent dans la nature, et la nécessité d’une pareille reproduction faite en conformité avec la nature serait une source de plaisirs. Cette définition assigne à l’art un but purement formel, celui de refaire une seconde fois, avec les moyens dont l’homme dispose, ce qui existe dans le monde extérieur, et tel qu’il y existe. Mais cette répétition peut apparaître comme une occupation oiseuse et superflue, car quel besoin avons-nous de revoir dans des tableaux ou sur la scène, des animaux, des paysages ou des événements humains que nous connaissons déjà pour les avoir vus ou pour les voir dans nos jardins, dans nos intérieurs ou, dans certains cas, pour en avoir entendu parler par des personnes de nos connaissances ? On peut même dire que ces efforts inutiles se réduisent à un jeu présomptueux dont les résultats restent toujours inférieurs à ce que nous offre la nature. C’est que l’art, limité dans ses moyens d’expression, ne peut produire que des illusions unilatérales, offrir l’apparence de la réalité à un seul de nos sens ; et, en fait, lorsqu’il ne va pas au-delà de la simple imitation, il est incapable de nous donner l’impression d’une réalité vivante ou d’une vie réelle : tout ce qu’il peut nous offrir, c’est une caricature de la vie (…) C’est ainsi que Zeuxis peignait des raisins qui avaient une apparence tellement naturelle que les pigeons s’y trompaient et venaient les picorer, et Praxeas peignit un rideau qui trompa un homme, le peintre lui-même. On connaît plus d’une de ces histoires d’illusions créées par l’art. On parle dans ces cas, d’un triomphe de l’art. (…) »

Hegel, Esthétique I (1829)

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Pensée du 14 juillet 18

« Le discours de la libération sexuelle a culpabilisé l’amour en tant que vécu, et l’a démodé comme écriture. S’il y a un romantisme aujourd’hui, il est libidinal et non plus sentimental. A la place de la passion, le désir; au lieu du cœur, le sexe. C’est à l’antique machinerie du corps et de l’âme que s’en sont prises les diverses idéologies du plaisir… Le désir peut se prévaloir du droit de revanche: en faisant taire l’amour, il rend tout simplement la monnaie de sa pièce à son ancien censeur. Car la sentimentalité ne semble avoir eu pour rôle que de travestir, voire d’empêcher le libre essor des pulsions. A l’heure où la répression sexuelle est jugée sous tous ses aspects, l’amour est au banc des accusés pour complicité de meurtre. Comment oserions-nous parler d’amour? Le cœur nous manque… On ne peut se faire l’avocat du cœur dans le procès qui lui est intenté, ni réinstaller l’amour sur le trône dont la révolution sexuelle vient de le faire descendre. On peut tout juste s’interroger sur la pertinence qu’il y a à être révolutionnaire dans le domaine de l’affectivité. Renverser les valeurs, en effet, c’est rester tributaire de l’idéalisme dont, par ce bouleversement, on prétend se dégager. En condamnant la sentimentalité au nom du désir, nous ne sommes pas sortis de l’opposition de l’âme et du corps… Que sont les nouveaux viveurs? Des puritains à l’envers. »

Alain Finkielkraut & Pascal Bruckner, Le Nouveau Désordre amoureux, Point, p.145-146.

Pensée du 13 juillet 18

« Selon ma philosophie de la vie, la fin et les moyens sont des termes convertibles. On entend dire « les moyens, après tout, ne sont que des moyens ». Moi, je dirais plutôt: « tout, en définitive, est dans les moyens ». La fin vaut ce que valent les moyens. Il existe aucune cloison entre ces deux catégories. En fait, le Créateur ne nous permet d’intervenir que dans le choix des moyens. Lui seul décide de la fin. Et seule l’analyse des moyens permet de dire si le but a été atteint avec succès. Cette proposition n’admet aucune exception. L’ahimsâ et la vérité sont si étroitement imbriquées qu’il est impossible de démêler l’une de l’autre. Elles sont comme les deux côtés d’une même pièce de monnaie ou plutôt d’une feuille de métal sans épaisseur ni inscription. Comment distinguer alors le revers de l’envers? Quoi qu’il en soit, l’ahimsâ représente les moyens, ils doivent toujours être à notre portée. Aussi l’ahimsâ est-elle notre devoir suprême. Si on s’occupe des moyens, tôt ou tard on atteint la fin. Une fois qu’on a saisi ce point, la victoire finale ne saurait faire de doute… « 

Gandhi, Tous les hommes sont frères, Paris, Gallimard, p. 147-149

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Pensée du 12 juillet 18

« Au nombre des instances prérogatives, nous placerons au quatorzième rang les Instances de la Croix, en empruntant le mot aux croix qui, dressées aux bifurcations, indiquent et signalent la séparation des chemins. (…) Voici en quoi elles consistent. Lorsque dans l’étude d’un phénomène, l’entendement est placé dans un état d’équilibre, ne sachant auquel de deux phénomènes (ou parfois d’un plus grand nombre) doit être attribuée ou assignée la cause du phénomène étudié, en raison du concours répété et ordinaire de nombreux phénomènes, les instances de la croix montrent que le lien de l’un de ces phénomènes (avec le phénomène étudié) est étroit et indissoluble, et celui de l’autre variable et susceptible d’être rompu; ce qui met un terme à la question, le premier phénomène étant alors retenu comme cause, l’autre étant écarté et répudié. Ainsi, les instances de cette sorte répandent la plus grande lumière. »

Bacon (Francis), Novum Organum, 1620

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Pensée du 11 juillet 18

« On est en droit de récuser une capacité de différenciation originelle, pour ainsi dire naturelle, concernant le bien et le mal. Souvent le mal n’est pas du tout ce qui est pour le moi le nuisible ou le dangereux, au contraire il est même quelque chose qui est par lui souhaité, qui lui procure du contentement. Ici se manifeste donc une influence étrangère; c’est elle qui détermine ce qui doit s’appeler bien et mal. Étant donné que son propre sentiment n’aurait pas conduit l’homme sur la même voie, il faut qu’il ait un motif pour se soumettre à cette influence étrangère; ce motif est facile à découvrir dans sa détresse et sa dépendance par rapport aux autres et on ne saurait mieux le désigner que comme angoisse devant la perte d’amour. S’il perd l’amour de l’autre, dont il est dépendant, il vient aussi à manquer de la protection contre toutes sortes de dangers, s’exposant avant tout au danger de voir cet autre surpuissant lui démontrer sa supériorité sous forme de punition. Le mal est donc au début ce pour quoi on est menacé de perte d’amour; c’est par angoisse devant cette perte qu’il faut éviter le mal. »

Freud, Le malaise dans la culture, 1929

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Pensée du 10 juillet 18

« D’ordinaire, quand nous sommes éveillés, nous traitons les rêves avec un mépris égal à celui que le malade éprouve à l’égard des idées spontanées que le psychanalyste suscite en lui. Nous les vouons à un oubli rapide et complet, comme si nous voulions nous débarrasser au plus vite de cet amas d’incohérences. Notre mépris vient du caractère étrange que revêtent, non seulement les rêves absurdes et stupides, mais aussi ceux qui ne le sont pas. Notre répugnance à nous intéresser à nos rêves s’explique par les tendances impudiques et immorales qui se manifestent ouvertement dans certains d’entre eux. – L’antiquité, on le sait, n’a pas partagé ce mépris, et aujourd’hui encore le bas peuple reste curieux des rêves auxquels il demande, comme les Anciens, la révélation de l’avenir. »

Freud, Cinq leçons sur la psychanalyse (troisième leçon), 1909

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