Archive for the ‘PHILOSOPHIE’ Category

Pensée du 31 août 17

  « Je dois reconnaître qu’entre l’économie et l’éthique je ne trace aucune frontière précise, si tant est que je fasse la distinction. Le régime économique qui va à l’encontre du progrès moral d’un individu ou d’une nation, ne peut être qu’immoral et, par conséquent, peccamineux. Il en va ainsi de tout système économique qui permet de se jeter sur un autre pays pour en faire sa proie ». « Le but à atteindre est de promouvoir le bonheur de l’homme, tout en le faisant parvenir à une complète maturité, mentale et morale. J’emploie cet adjectif ‘moral’ comme synonyme de spirituel. Pour parvenir à cette fin, il faut qu’il y ait décentralisation. Car la centralisation est un système incompatible avec une structure sociale non-violente ». « La manie de vouloir fabriquer en série est cause de la crise mondiale que nous traversons. Supposons un instant que la machine puisse subvenir à tous les besoins de l’humanité. La production se trouverait alors concentrée en certains point du globe ; tant et si bien qu’il faudrait mettre sur pied tout un circuit compliqué de distribution destiné aux besoins de la consommation. Au contraire, si chaque région produit ce dont elle a besoin, le problème de la distribution se trouve automatiquement réglé. Dans ce cas, il devient plus difficile de frauder et impossible de spéculer ». « A mon avis, si le village disparaît, l’Inde périrait en même temps. L’Inde ne sera plus l’Inde… »

Gandhi, Tous les hommes sont frères, Gallimard, p. 220 sq.

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Pensée du 30 août 17

«Il y a entre l’interprète et l’auteur une différence insurmontable résultant de la distance historique qui les sépare. Toute époque comprend nécessairement à sa manière le texte transmis […]. Le véritable sens d’un texte, tel qu’il s’adresse à l’interprète, ne dépend précisément pas de ces données occasionnelles que représentent l’auteur et son premier public. Du moins il ne s’y épuise pas. […] Un auteur ne connaît pas nécessairement le vrai sens de son texte; l’interprète par conséquent peut et doit le comprendre plus que lui. Ce qui est d’une importance fondamentale. Le sens d’un texte dépasse son auteur, non pas occasionnellement, mais toujours. C’est pourquoi la compréhension est une attitude non pas uniquement reproductive, mais aussi et toujours productive».

Georg Gadamer, Vérité et méthode, Trad. P. Fruchon, p. 318

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Pensée du 29 août 17

« Selon ma philosophie de la vie, la fin et les moyens sont des termes convertibles. On entend dire « les moyens, après tout, ne sont que des moyens ». Moi, je dirais plutôt: « tout, en définitive, est dans les moyens ». La fin vaut ce que valent les moyens. Il existe aucune cloison entre ces deux catégories. En fait, le Créateur ne nous permet d’intervenir que dans le choix des moyens. Lui seul décide de la fin. Et seule l’analyse des moyens permet de dire si le but a été atteint avec succès. Cette proposition n’admet aucune exception. L’ahimsâ et la vérité sont si étroitement imbriquées qu’il est impossible de démêler l’une de l’autre. Elles sont comme les deux côtés d’une même pièce de monnaie ou plutôt d’une feuille de métal sans épaisseur ni inscription. Comment distinguer alors le revers de l’envers? Quoi qu’il en soit, l’ahimsâ représente les moyens, ils doivent toujours être à notre portée. Aussi l’ahimsâ est-elle notre devoir suprême. Si on s’occupe des moyens, tôt ou tard on atteint la fin. Une fois qu’on a saisi ce point, la victoire finale ne saurait faire de doute… »

Gandhi, Tous les hommes sont frères, Paris, Gallimard, p. 147-149

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Pensée du 28 août 17

« Originairement, tout au début de la vie psychique, le moi se trouve investi par les pulsions et en partie capable de satisfaire ses pulsions sur lui-même. Nous appelons cet état narcissisme, et nous qualifions d’auto-érotique cette possibilité de satisfaction. Le monde extérieur, à ce moment, n’est pas investi par l’intérêt (dans le sens général du terme), il est indifférent pour ce qui est de la satisfaction. À cette époque, le moi-sujet coïncide avec ce qui est plaisant, le monde extérieur avec ce qui est indifférent (éventuellement avec ce qui, comme source d’excitation, est déplaisant). Si, pour commencer nous définissons l’amour comme relation du moi à ses sources de plaisir, la situation dans laquelle il n’aime que lui-même et est indifférent au monde éclaire la première des oppositions dans laquelle nous avons trouvé « aimer ». Le moi n’a pas besoin du monde extérieur pour autant qu’il est auto-érotique, mais il reçoit de celui-ci des objets et par suite des expériences que connaissent les pulsions de conservation du moi, et il ne peut éviter de ressentir des excitations pulsionnelles internes, pour un temps, comme déplaisantes. Alors, sous la domination du principe de plaisir, s’accomplit un nouveau développement dans le moi. Il prend en lui, dans la mesure où ils sont source de plaisir, les objets qui se présentent, il les introjecte (selon l’expression de Ferenczi) et, d’un autre côté, expulse hors de lui ce qui, à l’intérieur de lui-même provoque le déplaisir ».

Freud, Métapsychologie, « Pulsions et destins des pulsions », pp. 37-38.

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Pensée du 27 août 17

« Le discours de la libération sexuelle a culpabilisé l’amour en tant que vécu, et l’a démodé comme écriture. S’il y a un romantisme aujourd’hui, il est libidinal et non plus sentimental. A la place de la passion, le désir; au lieu du cœur, le sexe. C’est à l’antique machinerie du corps et de l’âme que s’en sont prises les diverses idéologies du plaisir… Le désir peut se prévaloir du droit de revanche: en faisant taire l’amour, il rend tout simplement la monnaie de sa pièce à son ancien censeur. Car la sentimentalité ne semble avoir eu pour rôle que de travestir, voire d’empêcher le libre essor des pulsions. A l’heure où la répression sexuelle est jugée sous tous ses aspects, l’amour est au banc des accusés pour complicité de meurtre. Comment oserions-nous parler d’amour? Le cœur nous manque… On ne peut se faire l’avocat du cœur dans le procès qui lui est intenté, ni réinstaller l’amour sur le trône dont la révolution sexuelle vient de le faire descendre. On peut tout juste s’interroger sur la pertinence qu’il y a à être révolutionnaire dans le domaine de l’affectivité. Renverser les valeurs, en effet, c’est rester tributaire de l’idéalisme dont, par ce bouleversement, on prétend se dégager. En condamnant la sentimentalité au nom du désir, nous ne sommes pas sortis de l’opposition de l’âme et du corps… Que sont les nouveaux viveurs? Des puritains à l’envers. »

Alain Finkielkraut & Pascal Bruckner, Le Nouveau Désordre amoureux, Point, p.145-146.

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Pensée du 26 août 17

« Croirez-vous qu’après qu’elle a poussé ici sa fécondité jusqu’à l’excès, elle a été pour toutes les autres planètes d’une stérilité à n’y rien produire de vivant ? Ma raison est assez bien convaincue, dit la Marquise, mais mon imagination est accablée de la multitude infinie des habitants de toutes ces planètes, et embarrassée de la diversité qu’il faut établir entre eux; car je vois bien que la nature, selon qu’elle est ennemie des répétitions, les aura tous faits différents; mais comment se représenter tout cela ? Ce n’est pas à l’imagination à prétendre se le représenter, répondis-je, elle ne peut aller plus loin que les yeux. On peut seulement apercevoir d’une certaine vue universelle la diversité que la nature doit avoir mise entre tous ces mondes. Tous les visages sont en général sur un même modèle; mais ceux de deux grandes nations, comme des Européens, si vous voulez, et des Africains ou des Tartares, paraissent être faits sur deux modèles particuliers, et il faudrait encore trouver le modèle des visages de chaque famille. Quel secret doit avoir eu la nature pour varier en tant de manières une chose aussi simple qu’un visage ? Nous ne sommes dans l’univers que comme une petite famille, dont tous les visages se ressemblent; dans une autre planète, c’est une autre famille, dont les visages ont un autre air. »

Fontenelle, Entretiens sur la pluralité des mondes, troisième soir.

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Pensée du 25 août 17

« (…) Nul ne pouvant être heureux dans un monde malheureux, les conjoints recracheraient à l’intérieur de la cellule conjugale tout ce qu’ils emmagasinent au-dehors de haine, de fatigue, de peur ou d’indifférence. Le couple est un miroir fidèle ou se réfléchit la détresse que le capitalisme apporte à la société… Le couple n’est pas tant un renoncement qu’une fuite: il reste l’institution la plus accessible à tous ceux que tourmente, sinon le grand idéal passionnel, du moins le besoin de sécurité – le désir de déconnexion. « Nous » cela se conçoit d’abord pour se défendre « d’eux ». Plus la société est hostile, plus le couple est nécessaire aux individus: bien loin de se désagréger, il se renforce de la dureté des rapports. Ce qui spécifie l’autre comme conjoint, c’est qu’il ne marchande pas mon existence, c’est qu’il m’attend, qu’il est là, à portée de main, qu’il émane de lui de la durée, c’est enfin, qu’il est lui pour moi et moi pour lui une valeur acquise. Mais, si le couple n’est pas tant contaminé que consolidé par la misère sociale, au moins est-il malade de lui-même… L’amour libéré ne tient pas la distance. Il s’engage sans cesse au-delà de ce qu’il sait, de ce qu’il peut: le couple contemporain est le désastre engendré par ce pari stupide… D’où cette idée neuve… qu’il faut abandonner d’un même élan de fuite, l’ordre domestique et le romantisme qui, après l’avoir longtemps défié, lui sert aujourd’hui de fondement. Car on est sûr de se faire bien vite rattraper si l’on déserte le mariage, tout en restant attaché au langage qui conforme l’affectivité aux finalités propres de cette institution ».

Alain Finkielkraut & Pascal Bruckner, Le Nouveau Désordre amoureux, Pointp.168-169, 170

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Pensée du 24 août 17

« C’est pitié qu’il faut avoir, pitié du mal. Il faut voir dans l’homme qui te frappe, soit un instrument divin, soit un instrument aveugle, toujours un instrument. Tout homme est malade, sa maladie, c’est son mauvais moi, ennemi acharné de l’autre moi. Ne pas s’irriter contre l’homme; avoir compassion de lui comme de toi-même. La vie n’est qu’une longue méprise, un long malentendu avec Dieu et les autres. Le seul ennemi, c’est le mal; les hommes sont tes frères; ils sont à aimer en raison même de leur méchanceté, comme une mère enveloppe de plus de tendresse l’enfant mal conformé ».

Henri Frédéric Amiel, Journal intime, 4 juin 1849, p. 470.

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Pensée du 23 août 17

 « Il y a un charme indéfinissable à se sentir vivre quand tout repose; on se devient transparent à soi-même, le tumulte de la vie extérieure et de la pensée s’apaise, et à travers ses vagues qui s’aplanissent et qui se taisent, on aperçoit transparaître le fond paisible et silencieux du coeur. C’est l’heure du recueillement intérieur ».

Henri Frédéric Amiel, Lettre à Jules Vuy.

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Pensée du 22 août 17

 » Dans la publicité commerciale… un vendeur privé (par exemple de cigarettes, d’alcool, de voitures très rapides, etc.) vous propose une satisfaction ou un plaisir privés, strictement et immédiatement individuels. Le message publicitaire tend à établir une complicité entre le vendeur et l’acheteur potentiel, en suggérant que l’un et l’autre ne poursuivent que leur avantage privé et ont intérêt l’un et l’autre à écarter toute considération qui le transcende: le seul but du vendeur est de procurer à l’acheteur potentiel un plaisir qui l’incite à un achat auquel rien ne l’oblige, et le seul but de l’acheteur doit être d’obtenir le plus grand plaisir possible. Les biens et les services compensatoires ne sont donc pas, par définition, des biens et services nécessaires ou simplement utiles. Ils se présentent toujours comme contenant un élément de luxe, de superflu, de rêve qui, désignant l’acquéreur comme un « heureux privilégié », le protège contre les pressions de l’univers rationalisé et l’obligation de se conduire de façon fonctionnelle. Les biens compensatoires sont donc convoités pour leur inutilité autant – ou même plus – que pour leur valeur d’usage; car c’est l’élément d’inutilité (les gadgets et ornements superflus) qui symbolisent l’évasion de l’acheteur de l’univers collectif vers une niche de souveraineté privée ».

André Gorz, Métamorphoses du Travail, 1988

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