Archive for the ‘PHILOSOPHIE’ Category

Pensée du 21 août 17

 » L’organisation du travail la plus rationnelle du point de vue économique… devait rendre le coût et la productivité du travail rigoureusement prévisibles et programmables. A cette fin, elle avait décomposé le travail en « gestes » répertoriés et chronométrés au centième de seconde près. La rationalité du travail devait de la sorte reposer sur une base organisationnelle autonome et ne plus dépendre en rien des dispositions subjectives de la main-d’oeuvre. L’usine devait fonctionner d’autant mieux que son fonctionnement n’avait plus besoin de l’esprit de coopération des ouvriers. L’hétérogénéité de la conduite de ceux-ci devait être obtenue « scientifiquement » par ces contraintes totalement anonymes en apparence qu’étaient les exigences impérieuses de la machinerie. Or ce type d’hétérorégulation programmée devenait progressivement d’autant moins supportable que la régulation incitative qui était censée la compléter faisait appel à des désirs en contradiction avec les exigences du travail. Ces régulateurs incitatifs, nous l’avons vu, étaient les consommations compensatoires que la société consommationniste faisait miroiter à ses travailleurs. Cette société mettait, en somme, en avant, des valeurs diamétralement opposées, et cela dans un contexte de croissance économique ostentatoire. La vie de travail devenait la négation de la vie hors travail et inversement. Le but que la société consommationniste donnait au travail, c’était de ne plus travailler. Les motivations qui devaient assurer l’intégration fonctionnelle des travailleurs motivaient le refus de cette intégration: le refus du travail ».

André Gorz, Métamorphoses du Travail, 1988.

__________________________________________________________________________________

Pensée du 20 août 17

 » La culture technique est inculture de tout ce qui n’est pas technique… Ce milieu lui-même porte l’empreinte de la violence technique… La violence… est un rapport d’instrumentalisation technique des choses du monde niées dans leurs qualités sensibles, et par conséquent, une répression dévalorisante de ma sensibilité propre. La prépondérance de la rationalité instrumentale est inscrite dans la fonctionnalité aussi bien des outils quotidiens que des supports et des habitacles conçus pour nos corps: sièges, tables, immeubles, rues, moyens de transports, paysages urbains, architecture industrielle, bruits, éclairages, matériaux, etc. Tout résulte de et incite à traiter le milieu de vie de façon instrumentale, à violenter la nature et faire violence à notre corps comme à celui d’autrui. La culture du quotidien est – avec toute l’ambiguïté trouble que représente cette création antinomique – une culture de la violence ou, dans sa forme extrême, une culture de la barbarie thématisée, réfléchie, sublimée, exacerbée, se niant par son affirmation même chez les punks, ou exhibant une antiesthétique protofasciste de l’insensibilité, de la cruauté et de la laideur, chez les skins. À une culture professionnelle qui se coupe du monde vécu dans son épaisseur sensible correspond ainsi la production d’un monde sans valeur sensible, et à ce monde une sensibilité desséchée et qui dessèche en retour la pensée « .

André Gorz, Métamorphoses du Travail, Folio, 1988, p. 29-30.

__________________________________________________________________________________

Pensée du 19 août 17

« S’il nous arrive de parler de « travail » à propos de ces activités – du travail ménager, du travail artistique, du « travail » d’autoproduction – c’est en un sens fondamentalement différent de celui qu’a le travail placé par la société au fondement de son existence, à la fois moyen cardinal et but suprême.  Car la caractéristique essentielle de ce travail-là – celui que nous « avons », « cherchons »,    « offrons » – est d’être une activité dans la sphère publique, demandée, définie, reconnue utilisée par d’autres et, à ce titre, rémunérés par eux. C’est par le travail rémunéré que nous appartenons à la sphère publique, acquérons une existence et une identité sociale (c’est à dire une « profession »), sommes insérés dans un réseau de relations et d’échanges où nous nous mesurons aux autres et nous voyons conférés des droits sur eux en échange de nos devoirs envers eux ».

André Gorz, Métamorphoses du Travail, Folio, 1988, p. 29-30.

___________________________________________________________________________________

Pensée du 18 août 17

« Ce que nous appelons « travail est une invention de la modernité. La forme sous laquelle nous le connaissons, pratiquons, plaçons au centre de la vie individuelle et sociale, a été inventée, puis généralisée avec l’industrialisme. Le « travail » au sens contemporain, ne se confond ni avec les besognes, répétées jour après jour, qui sont indispensables à l’entretien et à la reproduction de la vie de chacun, ni avec le labeur, si astreignant soit-il, qu’un individu accomplit pour réaliser une tâche dont lui-même ou les siens sont les destinataires et les bénéficiaires; ni avec ce que nous entreprenons de notre chef, sans compter notre temps et notre peine, dans un but qui n’a d’importance qu’à nos propres yeux et que nul ne pourrait réaliser à notre place. S’il nous arrive de parler de « travail » à propos de ces activités – du travail ménager, du travail artistique, du « travail » d’autoproduction – c’est en un sens fondamentalement différent de celui qu’a le travail placé par la société au fondement de son existence, à la fois moyen cardinal et but suprême. (…)»

André Gorz, Métamorphoses du Travail, Folio, 1988, p. 29-30.

___________________________________________________________________________________

Pensée du 17 août 17

« En ce qui concerne la crise économique mondiale, nous sommes au début d’un processus long qui durera encore des décennies. Le pire est encore devant nous, c’est-à-dire l’effondrement financier de grandes banques, et vraisemblablement aussi d’États. Ces effondrements, ou les moyens mis en œuvre pour les éviter, ne feront qu’approfondir la crise des sociétés et des valeurs encore dominantes. Pour éviter tout malentendu : je ne souhaite pas l’aggravation de la crise et l’effondrement financier pour améliorer les chances d’une mutation de la société, au contraire: c’est parce que les choses ne peuvent pas continuer comme ça et que nous allons vers de rudes épreuves qu’il nous faut réfléchir sérieusement à des alternatives radicales à ce qui existe.»

André Gorz, Un penseur pour le XXIème siècle, Éditions La Découverte

__________________________________________________________________________________

Pensée du 16 août 17

« La science et la technologie ont fini par faire cette découverte capitale : toute activité productive vit des emprunts qu’elle fait aux ressources limitées de la planète et des échanges qu’elle organise à l’intérieur d’un système fragile d’équilibres multiples. Il ne s’agit point de diviniser la nature ni de retourner à elle, mais de prendre en compte ce fait : l’activité humaine trouve en la nature sa limite externe et à ignorer cette limite, on provoque des retours de bâton qui prennent dans l’immédiat, ces formes discrètes encore si mal comprises : nouvelles maladies et nouveaux mal-être ; enfants inadaptés (à quoi ?) ; baisse de l’espérance de vie, baisse des rendements physiques et de la rentabilité économique ; baisse de la qualité de vie bien que le niveau de consommation soit en hausse. La réponse des économistes consistait essentiellement, jusqu’ici, à traiter d’utopistes et d’irresponsables ceux qui constataient ces symptômes d’une crise des rapports profonds avec la nature, dans lesquels l’activité économique trouve sa condition première. Le plus loin que l’économie politique soit allée, a été d’envisager la croissance zéro des consommations physiques. Un seul économiste, Nicholas Georgescu Roegen, a eu le bon sens de constater que, même stabilisée, la consommation de ressources limitées finira inévitablement par les épuiser complètement, et que la question n’est donc point de ne pas consommer de plus en plus, mais de consommer de moins en moins : il n’y a pas d’autre moyen de ménager les stocks naturels pour les générations futures ».

André Gorz, Écologie et liberté, 1977, Éditions Galilée.

__________________________________________________________________________________

Pensée du 15 août 17

« La croissance économique, qui devait assurer l’abondance et le bien être à tous, a fait croître les besoins plus vite qu’elle ne parvenait à les satisfaire, et abouti à un ensemble d’impasses qui ne sont pas économiques seulement : le capitalisme de croissance est en crise non seulement parce qu’il est capitaliste, mais aussi parce qu’il est de croissance. On peut imaginer toute sorte de palliatifs à l’une ou l’autre de ces impasses dont cette crise mondiale résulte. Mais sa nouveauté est qu’elle est aggravée à terme par chacune des solutions partielles et successives par lesquelles on prétend la surmonter… Nous savons que, depuis cent cinquante ans, les sociétés industrialisantes vivent du pillage accéléré de stocks dont la constitution a demandé des dizaines de millions d’années et que, jusqu’à ces tout derniers temps, les économistes, qu’ils fussent classiques ou marxistes, ont rejeté comme régressives ou comme réactionnaires les questions concernant l’avenir à très long terme : celui de la planète, celui de la biosphère, celui des civilisations. À long termes, nous serons tous morts, disait Keynes, pour expliquer par une boutade que l’horizon temporel de l’économiste n’avait pas à dépasser les dix ou vingt prochaines années : la science, nous assurait-on, découvrirait de nouvelles voies, les ingénieurs de nouveaux procédés encore insoupçonnés aujourd’hui. »

André Gorz, Écologie et liberté, 1977, Éditions Galilée.

__________________________________________________________________________________

Pensée du 14 août 17

« La beauté, sans doute, ne fait pas les révolutions. Mais un jour vient où les révolutions ont besoin d’elle. Sa règle qui conteste le réel en même temps qu’elle lui donne son unité est aussi celle de la révolte. Peut-on, éternellement, refuser l’injustice sans cesser de saluer la nature de l’homme et la beauté du monde? Notre réponse est oui. Cette morale, en même temps insoumise et fidèle, est en tout cas la seule à éclairer le chemin d’une révolution vraiment réaliste. en maintenant la beauté, nous préparons ce jour de renaissance où la civilisation mettra au centre de sa réflexion, loin des principes formels et des valeurs dégradées de l’histoire, cette vertu vivante qui fonde la commune dignité du monde et de l’homme, et que nous avons maintenant à définir en fade d’un monde qui l’insulte ».

Albert Camus, L’homme révolté

__________________________________________________________________________________

Pensée du 13 août 17

« L’enfer n’a qu’un temps, la vie recommence un jour. L’histoire a peut-être une fin; notre tâche pourtant n’est pas de la terminer, mais de la créer, à l’image de ce que désormais nous savons vrai. L’art, du moins, nous apprend que l’homme ne se résume pas seulement à l’histoire et qu’il trouve aussi une raison d’être dans l’ordre de la nature. Le grand Pan, pour lui, n’est pas mort. Sa révolte la plus instinctive, en même temps qu’elle affirme la valeur, la dignité, commune à tous, revendique obstinément, pour en assouvir sa faim d’unité, une part intacte du réel dont le nom est la beauté. On peut refuser toute l’histoire et s’accorder pourtant au monde des étoiles et de la mer. Les révoltés qui veulent ignorer la nature et la beauté se condamnent à exiler de l’histoire qu’ils veulent faire la dignité du travail et de l’être. Tous les grands réformateurs essaient de bâtir dans l’histoire ce que Shakespeare, Cervantès, Molière, Tolstoï ont su créer: un monde toujours prêt à assouvir la faim de liberté et de dignité qui est au cœur de chaque homme. »

Albert Camus, L’homme révolté.

__________________________________________________________________________________

Pensée du 12 août 17

« Le révolutionnaire est en même temps un révolté ou alors il n’est plus révolutionnaire, mais policier et fonctionnaire qui se tourne contre la révolution. Si bien qu’il n’y a pas de progrès d’une attitude à l’autre, mais simultanéité et contradiction sans cesse croissante. Tout révolutionnaire finit en oppresseur ou en hérétique.  Dans l’univers purement historique qu’elles ont choisi, révolte et révolution débouchent dans le même dilemme: ou la police ou la folie ».

Albert Camus, L’homme révolté.

___________________________________________________________________________________