Archive for the ‘PHILOSOPHIE’ Category

Pensée du 11 août 17

« Remarquons que la révolte ne naît pas seulement, et forcément, chez l’opprimé, mais qu’elle peut aussi naître aussi du spectacle de l’oppression dont un autre est victime. Il y a donc, dans ce cas, identification à l’autre individu.  Et il faut préciser qu’il ne s’agit pas d’une identification psychologique, subterfuge par lequel l’individu sentirait en imagination que c’est à lui que l’offense s’adresse. Il peut arriver au contraire qu’on ne supporte pas de voir infliger à d’autres des offenses que nous-même avons subies sans révolte. Les suicides de protestations, au bagne, parmi les terroristes russes dont on fouettait les camarades, illustrent ce grand mouvement. Il ne s’agit pas non plus du sentiment de la communauté des intérêts. Nous pouvons trouver révoltante, en effet, l’injustice imposée à des hommes que nous considérons comme des adversaires. Il y a seulement identification de destinées et prise de parti. L’individu n’est donc pas, à lui seul, cette valeur qu’il veut défendre. Il faut, au moins, tous les hommes pour la composer. Dans la révolte, l’homme se dépasse en autrui et, de ce point de vue, la solidarité humaine est métaphysique. Simplement, il ne s’agit pour le moment que de cette sorte de solidarité qui naît dans les chaînes ».

Albert Camus, L’homme révolté,  Folio, p. 30-31.

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Pensée du 10 août 17

« Le mouvement de la révolte n’est pas, dans son essence, un mouvement égoïste. Il peut avoir sans doute des déterminations égoïstes. Mais on ne révoltera aussi bien contre le mensonge que contre l’oppression. En outre, à partir de ces déterminations, et dans son élan le plus profond, le révolté ne préserve rien puisqu’il met tout en jeu. Il exige sans doute pour lui-même le respect, mais dans la mesure où il s’identifie avec une communauté naturelle. »

Albert Camus, L’homme révolté,  Folio, p. 30-31.

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Pensée du 09 août 17

« La science est la tentative de faire correspondre la diversité chaotique de notre expérience sensible à un système de pensée logiquement unifié. Dans ce système les expériences particulières doivent être mises en rapport avec la structure théorique de telle sorte que la coordination résultante soit unique et convaincante. Les expériences sensibles forment la matière qui nous est donnée ; mais la théorie qui doit les interpréter est faite par l’homme. Elle est le résultat d’un processus d’adaptation extrêmement laborieux : hypothétique, jamais complètement achevée, toujours sujette à la controverse et au doute. »

Albert Einstein, Les fondements de la physique théorique, 1940.

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Pensée du 08 août 17

« La conscience n’est autre chose que l’esprit. L’acte par lequel l’esprit se dédouble et s’éloigne à la fois de lui-même et des choses est un acte si important qu’il a fini par donner son nom à la vie psychique toute entière; ou plutôt « la prise de conscience » ne désigne pas un acte distinct, mais une fonction où l’âme totale figure à quelque degré ce qui est propre à l’attitude philosophique. Dans sa mobilité infinie, la conscience peut se prendre elle-même pour objet : entre le spectateur et le spectacle, un va-et-vient s’établit alors, une transfusion réciproque de substance : la conscience-de-soi, en s’aiguisant, recrée et transforme son objet, à savoir un phénomène de l’esprit; mais l’esprit à son tour déteint sur la conscience, puisqu’en somme, c’est l’esprit qui prend conscience. Il y a en nous comme un principe d’agitation et d’universelle inquiétude qui permet à notre esprit de ne jamais coïncider avec soi, de se réfléchir sur lui-même indéfiniment : de toute chose nous pouvons faire notre objet et il n’est pas d’objet auquel notre pensée ne puisse devenir transcendante. La conscience veut n’être dupe de rien, pas même de soi. C’est une infatigable ironie… La conscience se divise extrêmement, se fait toute ténue, aiguë et abstraite, afin de n’être pas surprise par le donné. Elle est clairvoyance et liberté ».

Vladimir Jankélévitch, La Mauvaise Conscience

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Pensée du 07 août 17

« Il est encore une erreur fort à la mode, de laquelle je veux me garder comme de l’enfer — je veux parler de l’idée du progrès. Ce fanal obscur, invention du philosophisme actuel, breveté sans garantie de la Nature ou de la Divinité, cette lanterne moderne jette des ténèbres sur tous les objets de la connaissance; la liberté s’évanouit, le châtiment disparaît. Qui veut y voir clair dans l’histoire doit avant tout éteindre ce fanal perfide. Cette Idée grotesque qui a fleuri sur le terrain pourri de la fatuité moderne, a déchargé chacun de son devoir, délivré toute âme de sa responsabilité, dégagé la volonté de tous les liens qui lui imposait l’amour du beau: et les races amoindries, si cette navrante folie dure longtemps, s’endormiront sur l’oreiller de la fatalité dans le sommeil radoteur de la décrépitude. Cette infatuation est le diagnostic d’une décadence déjà trop visible. Demandez à tout bon Français qui lit tous les jours son journal dans son estaminet ce qu’il entend par progrès, il répondra que c’est la vapeur, l’électricité et l’éclairage au gaz, miracles inconnus aux Romains et que ces découvertes témoignent pleinement de notre supériorité sur les anciens; tant il s’est fait de ténèbres dans ce malheureux cerveau et tant les choses de l’ordre matériel et de l’ordre spirituel s’y sont bizarrement confondues! Le pauvre homme est tellement américanisé par ses philosophes zoocrates et industriels qu’il a perdu la notion des différences qui caractérisent les phénomènes du monde physique et du monde moral, du naturel et du surnaturel. »

Charles Baudelaire, Curiosités esthétiques, Exposition universelle, 1855.

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Pensée du 06 août 17

« Il y a quelque part encore des peuples et des troupeaux, mais ce n’est pas chez nous mes frères, chez nous il y a des Etats. Etat, qu’est-ce que cela ? Allons ! Ouvrez vos oreilles, je vais vous parler de la mort des peuples. L’Etat, c’est le plus froid de tous les monstres froids. Il ment froidement et voici le mensonge qui rampe de sa bouche : « moi l’Etat, je suis le peuple ».  C’est un mensonge ! Ils étaient des créateurs ceux qui créèrent les peuples et qui suspendirent au-dessus des peuples une foi et un amour : ainsi ils servaient la vie. Ce sont des destructeurs ceux qui tendent des pièges au grand nombre et qui appellent cela un Etat : ils suspendent au-dessus d’eux un glaive et cent appétits. Partout où il y a encore du peuple, il ne comprend pas l’Etat et il le déteste comme le mauvais œil et une dérogation aux coutumes et aux lois. »

Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra

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Pensée du 05 août 17

« La naissance de l’art doit elle-même être rapportée à l’existence préalable de l’outillage. Non seulement, l’art supposa la possession d’outils et l’habileté acquise en les fabriquant, ou en les maniant, mais il a, par rapport à l’activité utilitaire, la valeur d’une opposition : c’est une protestation contre un monde qui existait, mais sans lequel la protestation elle-même n’aurait pu prendre corps. Ce que l’art est tout d’abord, et ce qu’il demeure avant tout, est un jeu. Tandis que l’outillage est le principe du travail. Déterminer le sens de Lascaux, j’entends de l’époque dont Lascaux est l’aboutissement, est apercevoir le passage du monde du travail au monde du jeu, qui est en même temps le passage de l’Homo faber à l’Homo sapiens, physiquement de l’ébauche à l’être achevé. »

Georges Bataille, Lascaux ou la naissance de l’Art

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Pensée du 04 août 17

« L’être en commun cherche à imposer tout ce qui est conforme à la moyenne. Le « on » demeure toujours dans la moyenne de ce qui est convenable, de ce qui est reçu et de ce qui ne l’est pas, de ce qui mérite l’assentiment et de ce qui ne le mérite pas. Le souci de la moyenne recèle une nouvelle tendance de l’être là, nous l’appelons le « nivellement » de toutes les possibilités d’être. Cependant, comme il suggère en toute occasion le jugement à énoncer et la décision à prendre, il retire à l’être là toute responsabilité concrète. Le « on » ne court aucun risque à permettre qu’en toute circonstance on ait recours à lui. On peut toujours dire « on » l’a voulu, mais on dira aussi bien que « personne » n’a rien voulu. La majeure partie de ce qui s’accomplit dans l’existence quotidienne s’accomplit sans le fait de personne, le « on » est donc celui qui, dans le quotidien « décharge » l’être là. En le déchargeant ainsi, le « on » complait à la tendance qui pousse l’être là à la facilité et à la frivolité. Cette complaisance lui permet de conserver, voire d’accroître un empire obstiné. Chacun est l’autre et personne n’est soi-même. »

Martin Heidegger, Etre et Temps.

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Pensée du 03 août 17

« Le monde ambiant implique d’emblée la disposition et la préoccupation d’un monde « ambiant » public. En usant des transports en commun, ou des services d’information (des journaux par exemple), chacun est semblable à tout autre. Cet être commun (Mitsein) dissout complètement l’être là (Dasein) qui est mien dans le mode d’être d’autrui, en telle sorte que les autres n’en disparaissent que d’avantage en ce qu’ils ont de distincts et d’expressément particulier. Cette situation d’indifférence et d’indistinction permet au « On » de développer sa dictature caractéristique. Nous nous amusons, nous nous distrayons comme « On » s’amuse ; nous lisons, nous voyons, nous jugeons de la littérature, de l’art, comme « on » voit, comme « on » juge ; et même nous nous écartons des grandes foules comme « on » s’en écarte ; nous trouvons « scandaleux » ce que « on » trouve scandaleux. Le « on » qui n’est personne de déterminé et qui est tout le monde, bien qu’il ne soit pas la somme de tous, prescrit à la réalité quotidienne son mode d’être. »

Martin Heidegger, Etre et Temps.

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Pensée du 02 août 17

« L’homme diffère de la rose en ce que souvent, du coin de l’œil, il suit avidement les résultats de son action dans son monde, observe ce que celui-ci pense  de lui et attend de lui. Mais, là même où nous ne lançons pas ce regard furtif et intéressé, nous ne pouvons pas, nous autres hommes, demeurer des êtres que nous sommes,  sans prêter attention au monde qui nous forme et nous informe sert sans par là nous observer aussi nous-même. De cette attention, la rose n’a pas besoin. Disons, pour parler comme Leibniz : La rose pour fleurir n’a pas besoin qu’on lui fournissent les raison de sa floraison. La rose est une rose sans qu’un reddere rationem, un apport de la raison, soit nécessaire à son être de rose ».

Martin Heidegger, Le Principe de raison, Gallimard, p. 107.

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