Archive for the ‘SAGESSE’ Category

Pensée du 18 août 19

« (…) L’autre partie, l’âme, répandue par tout le corps, obéit à la volonté de l’esprit et se meut sous son impulsion. L’esprit a le privilège de penser par lui-même et pour lui, et aussi de se réjouir en soi, dans le moment où l’âme et le corps n’éprouvent aucune impression. Et de même que la tête ou l’œil peuvent éprouver une douleur particulière sans que le corps entier s’en trouve affecté, de même l’esprit peut être seul à souffrir ou à s’animer de joie pendant que le reste de l’âme disséminé à travers nos membres ne ressent plus aucune émotion. Mais une crainte particulièrement violente vient-elle s’abattre sur l’esprit, nous voyons l’âme entière y prendre part dans nos membres : la sueur alors et la pâleur se répandent sur tout le corps, la langue bégaye, la voix s’éteint, la vue se trouble, les oreilles tintent, les membres défaillent, au point qu’à cette terreur de l’esprit nous voyons souvent des hommes succomber. En faut-il plus pour montrer que l’âme est unie intimement à l’esprit ? Une fois que l’esprit l’a violemment heurtée, elle frappe à son tour le corps et l’ébranle.

Les mêmes raisons avertissent que l’esprit et l’âme sont de nature corporelle : car s’ils portent nos membres en avant, arrachent notre corps au sommeil, nous font changer de visage, dirigent et gouvernent tout le corps humain, comme rien de tout cela ne peut se produire sans contact, ni le contact s’effectuer sans corps, ne devons-nous pas reconnaître la nature corporelle de l’esprit et de l’âme ? »

Lucrèce, De la nature, Livre III, 1er siècle av. JC

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Pensée du 17 août 19

« Ce que je dirai tout d’abord, c’est que l’esprit ou, comme nous l’appelons souvent, la pensée, conseil et gouvernement de notre vie, est une partie de l’homme non moins réellement que la main, le pied et les yeux sont des parties de tout l’être vivant. En vain une foule de philosophes assurent que le sentiment et la pensée n’ont pas dans l’homme un siège particulier; mais, disent-ils, c’est une disposition vitale du corps, appelée harmonie par les Grecs, quelque chose qui nous fait vivre et sentir. (…) Et puisque nous avons découvert que l’esprit et l’âme sont une partie du corps, rends aux Grecs ce nom d’harmonie descendu pour les musiciens du haut de l’Hélicon ou qu’ils ont tiré je ne sais d’où pour l’appliquer à un objet qui n’avait pas encore de nom à lui. Qu’ils le gardent en tout cas ! Et toi, suis le fil de mon discours. Je dis maintenant que l’esprit et l’âme se tiennent étroitement unis et ne forment ensemble qu’une même substance; toutefois ce qui est la tête et comme le dominateur de tout le corps, c’est le conseil que nous appelons esprit et pensée; lui, il se tient au centre de la poitrine. C’est là en effet que bondissent l’effroi et la peur, c’est là que la joie palpite doucement, c’est donc là le siège de l’esprit et de la pensée (…) »

Lucrèce, De la nature, Livre III, 1er siècle av. JC

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Pensée du 16 août 19

« Il faut comprendre ceci : un prince, surtout un prince nouveau, ne peut observer toutes les qualités pour lesquelles les hommes sont reconnus bons, parce qu’il est souvent contraint s’il veut préserver ses possessions d’agir contre la parole donnée, contre la charité, contre l’humanité, contre la piété. Ainsi il faut qu’il ait l’esprit disposé à se tourner dans le sens que commandent les vents de la fortune et les variations des choses, et, comme je l’ai dit plus haut, ne pas s’écarter du bien s’il le peut, mais savoir entrer dans le mal, s’il y est contraint. (…) D’une manière générale, les hommes jugent plus par les yeux que par les mains, car si n’importe qui peut voir, bien peu éprouvent juste. Chacun voit ce que tu parais, peu ressentent ce que tu es; et ce petit nombre n’ose pas s’opposer à l’opinion de la majorité qui a la majesté de l’État derrière elle. Dans les actions humaines, et surtout dans celles des princes, où il n’y a nul tribunal à qui faire appel, on considère la fin. Qu’un prince fasse donc en sorte de vaincre et de préserver ses possessions. Les moyens employés seront toujours jugés honorables et loués de tous, car le vulgaire est toujours pris par les apparences et par les résultats; or dans le monde il n’y a que le vulgaire. »

Machiavel, Le Prince, 1513

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Pensée du 15 août 19

« Bien que Montaigne et Charon aient dit qu’il y a plus de différence d’homme à homme, que d’homme à bête, il ne s’est toutefois jamais trouvé aucune bête si parfaite, qu’elle ait usé de quelque signe, pour faire entendre à d’autres animaux quelque chose qui n’eût point de rapport à ses passions ; et il n’y a point d’homme si imparfait, qu’il n’en use ; en sorte que ceux qui sont sourds et muets, inventent des signes particuliers, par lesquels ils expriment leurs pensées. Ce qui me semble un très fort argument, pour prouver que ce qui fait que les bêtes ne parlent point comme nous, est qu’elles n’ont aucune pensée, et non point que les organes leur manquent. Et on ne peut dire qu’elles parlent entre elles, mais que nous ne les entendons pas ; car, comme les chiens et quelques autres animaux nous expriment leurs passions, ils nous exprimeraient aussi bien leurs pensées, s’ils en avaient ».

René Descartes, Lettre au Marquis de Newcastle


Pensée du 14 août 19

« L’homme passe, non pas, comme on dit, un tiers de sa vie, mais presque toute sa vie à dormir de ce vrai sommeil de l’esprit. Et ce sommeil, qui est l‘inertie de la conscience a beau jeu de prendre l’homme dans ses pièges : car celui-ci, naturellement et presque irrémédiablement paresseux, voulait bien s’éveiller certes, mais comme l’effort lui répugne, il voudrait, et, naïvement il croit la chose possible, que cet effort une fois accompli le plaçât dans un état de  veille définitif ou au moins de quelque longue durée; voulant se reposer dans son éveil, il s’endort. De même qu’on ne peut pas vouloir dormir, car vouloir, quoi que ce soit, c’est toujours s’éveiller, de même on ne peut rester  éveillé que si on le veut à tout instant. »

René Daumal, Tu t’es toujours trompé


Pensée du 13 août 19

« La morale de notre temps est fixée dans ses lignes essentielles, au moment où nous naissons ; les changements qu’elle subit au cours d’une existence individuelle, ceux, par conséquent, auxquels chacun de nous peut participer sont infiniment restreints. Car les grandes transformations morales supposent toujours beaucoup de temps. De plus, nous ne sommes qu’une des innombrables unités qui y collaborent. Notre apport personnel n’est donc jamais qu’un facteur infime de la résultante complexe dans laquelle il disparaît anonyme. Ainsi, on ne peut pas ne pas reconnaître que, si la règle morale est œuvre collective, nous la recevons beaucoup plus que nous ne la faisons. Notre attitude est beaucoup plus passive qu’active. Nous sommes agis plus que nous n’agissons. Or, cette passivité est en contradiction avec une tendance actuelle, et qui devient tous les jours plus forte, de la conscience morale. En effet, un des axiomes fondamentaux de notre morale, on pourrait même dire l’axiome fondamental, c’est que la personne humaine est la chose sainte par excellence ; c’est qu’elle a droit au respect que le croyant de toutes les religions réserve à son dieu ; et c’est ce que nous exprimons nous-mêmes, quand nous faisons de l’idée d’humanité la fin et la raison d’être de la patrie. En vertu de ce principe, toute espèce d’empiètement sur notre for intérieur nous apparaît comme immorale, puisque c’est une violence faite à notre autonomie personnelle. Tout le monde, aujourd’hui, reconnaît, au moins en théorie, que jamais, en aucun cas, une manière déterminée de penser ne doit nous être imposée obligatoirement, fût-ce au nom d’une autorité morale. »

Emile DURKHEIM, Texte donné au bac en TES en 2010.

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Pensée du 12 août 19

“Le secret, ce n’est pas seulement quelque chose, un contenu qu’il y aurait à cacher ou à garder par-devers soi. Autrui est secret parce qu’il est autre. Je suis secret, je suis au secret comme un autre. Une singularité est par essence au secret. Maintenant, il y a peut-être un devoir éthique et politique à respecter le secret, un certain droit à un certain secret. La vocation totalitaire se manifeste dès que ce respect se perd. Toutefois, d’où la difficulté, il y a aussi des abus de secret, des exploitations politiques du “secret d’État” comme de la “raison d’État”, des archives policières et autres. Je ne voudrais pas me laisser emprisonner dans une culture du secret à laquelle pourtant je tiens, comme à cette figure du marrane, qui réapparaît dans tous mes textes. Certaines archives ne doivent pas rester inaccessibles, et la politique du secret appelle des responsabilités très différentes selon les situations. Encore une fois, on peut dire cela sans relativisme mais au nom d’une responsabilité qui doit être chaque fois singulière, exceptionnelle, et donc elle-même, comme le principe de toute décision, de quelque façon secrète.”

Jacques Derrida, Propos recueillis par Antoine Spire

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Pensée du 11 août 19

« Vos coeurs connaissent en silence les secrets des jours et des nuits. Mais vos oreilles se languissent d’entendre la voix de la connaissance en vos coeurs. Vous voudriez savoir avec des mots ce que vous avez toujours su en pensée. Vous voudriez toucher du doigt le corps nu de vos rêves. Et il est bon qu’il en soit ainsi. La source secrète de votre âme doit jaillir et couler en chuchotant vers la mer, Et le trésor de vos abysses infinis se révéler à vos yeux. Mais qu’il n’y ait point de balance pour peser votre trésor inconnu, Et ne sondez pas les profondeurs de votre connaissance avec tige ou jauge, Car le soi est une mer sans limites ni mesures. Ne dites pas: « J’ai trouvé la vérité », mais plutôt: « J’ai trouvé une vérité ». Ne dites pas: « J’ai trouvé le chemin de l’âme ». Dites plutôt: « J’ai rencontré l’âme marchant sur mon chemin ». Car l’âme marche sur tous les chemins. L’âme ne marche pas sur une ligne de crête, pas plus qu’elle ne croit tel un roseau. L’âme se déploie, comme un lotus aux pétales innombrables. »

Khalil Gibran,  » La connaissance de soi »

Pensée du 10 août 19

« Apprendre à se connaître est très difficile […] et un très grand plaisir en même temps (quel plaisir de se connaître !) ; mais nous ne pouvons pas nous contempler nous-mêmes à partir de nous-mêmes : ce qui le prouve, ce sont les reproches que nous adressons à d’autres, sans nous rendre compte que nous commettons les mêmes erreurs, aveuglés que nous sommes, pour beaucoup d’entre nous, par l’indulgence et la passion qui nous empêchent de juger correctement. Par conséquent, à la façon dont nous regardons dans un miroir quand nous voulons voir notre visage, quand nous voulons apprendre à nous connaître, c’est en tournant nos regards vers notre ami que nous pourrions nous découvrir, puisqu’un ami est un autre soi-même. Concluons : la connaissance de soi est un plaisir qui n’est pas possible sans la présence de quelqu’un d’autre qui soit notre ami ; l’homme qui se suffit à soi-même aurait donc besoin d’amitié pour apprendre à se connaître soi-même. »

ARISTOTE
La Grande Morale, Livre II, Chap. XV


Pensée du 09 août 19

« Un honnête homme n’est pas obligé d’avoir vu tous les livres, ni d’avoir appris soigneusement tout ce qui s’enseigne dans les écoles ; et même ce serait une espèce de défaut en son éducation, s’il avait trop employé de temps en l’exercice des lettres. Il y a beaucoup d’autres choses à faire pendant sa vie, au cours de laquelle doit être si bien mesuré, qu’il lui en reste la meilleure partie pour pratiquer les bonnes actions, qui lui devraient être enseignées par sa propre raison, s’il n’apprenait rien que d’elle seule. Mais il est entré ignorant dans le monde et la connaissance de son premier âge n’étant appuyée que sur la faiblesse des sens et sur l’ autorité des précepteurs, il est presque impossible que son imagination ne se trouve remplie d’une infinité de fausses pensées, avant que cette raison en puisse entreprendre la conduite: de sorte qu’il a besoin par après d’un très grand naturel, ou bien des instructions de quelque sage, tant pour se défaire des mauvaises doctrines dont il est préoccupé, que pour jeter les premiers fondements d’une science solide, et découvrir toutes les voies par où il puisse élever sa connaissance jusqu’au plus haut degré qu’elle puisse atteindre ».

René Descartes, Discours de la Méthode

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