Archive for the ‘SAGESSE’ Category

Pensée du 28 mai 19

« Nous attendons de l’histoire une certaine objectivité, l’objectivité qui lui convient : c’est de là que nous devons partir et non de l’autre terme. Or qu’attendons-nous sous ce titre ? L’objectivité ici doit être prise en son sens épistémologique strict : est objectif ce que la pensée méthodique a élaboré, mis en ordre, compris et ce qu’elle peut ainsi faire comprendre. Cela est vrai des sciences physiques, des sciences biologiques ; cela est vrai aussi de l’histoire. Nous attendons par conséquent de l’histoire qu’elle fasse accéder le passé des sociétés humaines à cette dignité de l’objectivité. Cela ne veut pas dire que cette objectivité soit celle de la physique ou de la biologie : il y a autant de niveaux d’objectivité qu’il y a de comportements méthodiques. Nous attendons donc que l’histoire ajoute une nouvelle province à l’empire varié de l’objectivité.

Cette attente en implique une autre : nous attendons de l’historien une certaine qualité de subjectivité, non pas une subjectivité quelconque, mais une subjectivité qui soit précisément appropriée à l’objectivité qui convient à l’histoire. Il s’agit donc d’une subjectivité impliquée, impliquée par l’objectivité attendue. Nous pressentons par conséquent qu’il y a une bonne et une mauvaise subjectivité, et nous attendons un départage de la bonne et de la mauvaise subjectivité, par l’exercice même du métier d’historien. »

Paul RICOEUR, Histoire et Vérité, éd. du Seuil, pp. 23-24.


Pensée du 27 mai 19

« L’image de la mort inexorable de l’univers, que suggère le deuxième principe, a profondément influencé notre philosophie, notre morale, notre vision du monde et même notre art. L’idée qu’en raison de la nature même des choses, le seul futur possible et ultime pour l’homme soit l’annihilation, s’est infiltrée comme une paralysie à travers toute notre culture. Ce qui a conduit Léon Brillouin à se demander : Comment est-il possible de comprendre la vie quand le monde entier est dirigé par une loi telle que le deuxième principe de la thermodynamique, qui pointe vers la mort et l’annihilation ? »

Joel de Rosnay, Le macroscope, Seuil, 1975, p. 138

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Pensée du 26 mai 19

« Ce qui nous concerne tous et que nous ne pouvons donc esquiver sous prétexte de le confier à une science spécialisée – la pédagogie – c’est la relation entre enfant et adultes en général, ou pour le dire en termes encore plus généraux et plus exacts, notre attitude envers le fait de la natalité: le fait que c’est par la naissance que nous sommes entrés dans le monde, et que ce monde est constamment renouvelé par la natalité. L’éducation est le point où se décide si nous aimons assez le monde pour en assumer la responsabilité et, de plus, le sauver de cette ruine qui serait inévitable sans ce renouvellement et sans cette arrivée de jeunes et de nouveaux venus. C’est également avec l’éducation que nous décidons si nous aimons assez nos enfants pour ne pas les rejeter de notre monde, ni les abandonner à eux-mêmes, ni leur enlever leur chance d’entreprendre quelque chose de neuf, quelque chose que nous n’avions pas prévu, mais les préparer d’avance à la tâche de renouveler notre monde commun « .

Hannah Arendt, La Crise de la Culture, folio, p. 251-252.

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Pensée du 25 mai 19

« Notre espoir réside toujours dans l’élément de nouveauté que chaque génération apporte avec elle; mais c’est précisément parce que nous ne pouvons placer notre espoir qu’en lui que nous détruisons tout si nous essayons de canaliser cet élément nouveau pour que nous, les anciens, puissions décider de ce qu’il sera. C’est justement pour préserver ce qui est neuf et révolutionnaire dans chaque enfant que l’éducation doit être conservatrice; elle doit protéger cette nouveauté et l’introduire comme un ferment nouveau dans un monde déjà vieux qui, si révolutionnaire que puissent être ses actes, est, du point de vue la génération suivante, suranné et proche de la ruine ».

Hannah Arendt, La Crise de la Culture, folio, p. 247.

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Pensée du 24 mai 19

« La contemplation constituera réellement le bonheur parfait, si elle se prolonge pendant toute la durée de la vie. Une telle existence, toutefois, pourrait être au dessus de la condition humaine. L’homme ne vit plus alors en tant qu’homme, mais en tant qu’il possède quelque caractère divin. Autant ce principe est au dessus du composé auquel il est joint, autant l’acte de ce principe est-il supérieur à tout autre acte. Or, si l’esprit est quelque chose de divin par rapport à l’homme, de même une telle vie. Il ne faut donc pas croire ceux qui conseillent à l’homme de ne songer qu’aux choses humaines, et sous prétexte que nous sommes mortels, de renoncer aux choses immortelles. Loin de là, il faut que l’homme cherche à s’immortaliser autant qu’il est en lui, et qu’il fasse tout pour vivre selon la partie la plus excellente de lui-même. Ce principe est supérieur à tout le reste, et c’est l’esprit qui constitue essentiellement l’homme. »

Aristote, Ethique à Nicomaque, L. X, c. 7.

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Pensée du 23 mai 19

« Il m’est arrivé maintes fois d’accompagner mon frère ou d’autres médecins chez quelque malade qui refusait une drogue ou ne voulait pas se laisser opérer par le fer et le feu, et la ou les exhortations du médecin restaient vaines, moi je persuadais le malade, par le seul art de la rhétorique. Qu’un orateur et un médecin aillent ensemble dans la ville que tu voudras: si une discussion doit s’engager à l’assemblée du peuple ou dans une réunion quelconque pour décider lequel des deux sera élu comme médecin. J’affirme que le médecin n’existera pas et que l’orateur sera préféré si cela lui plait. Il en serait de même en face de tout autre artisan: c’est l’orateur qui se ferait choisir plutôt que n’importe quel compétiteur, car il n’est point de sujet sur lequel un homme qui sait la rhétorique ne puisse parler devant la foule d’une manière plus persuasive que l’homme de métier, quel qu’il soit. Voila ce qu’est la rhétorique et ce qu’elle peut »

Platon

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Pensée du 22 mai 19

« Une petite vertu aussi, la plus petite de toutes : la politesse…  Pourquoi est-ce que les gens ont envie que vous leur serriez la main quand vous les croisez dans l’escalier de l’entreprise ? Parce qu’ils voudraient que vous les respectiez. La vérité vraie, c’est qu’ils voudraient même que vous les aimiez. Qui peut le plus peut le moins… Si vous les aimiez, vous leur serreriez la main. Mais quand on n’est pas capable du plus – et personne ne peut aimer tous ceux qu’il croise dans l’escalier – on n’est pas dispensé pour autant du moins, et même on y est tenu. Personne ne peut vous obliger à aimer tout le monde dans votre entreprise ; mais vous êtes tenu moralement de respecter tout le monde. En ce sens, la morale, c’est une forme d’amour. Comme l’amour fait toujours défaut, on a besoin de morale. Et comme la morale fait presque toujours défaut, au moins en partie, on a besoin de politesse. »

André Comte-Sponville, Petit traité des grandes vertus, Presses Universitaires de France

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Pensée du 21 mai 19

« Les hommes se cherchent des retraites, chaumières rustiques, rivages des mers, montagnes : toi aussi, tu te livres d’habitude à un vif désir de pareils biens. Or, c’est là le fait d’un homme ignorant et peu habile, puisqu’il t’est permis, à l’heure que tu veux, de te retirer dans toi-même. Nulle part l’homme n’a de retraite plus tranquille, moins troublée par les affaires, que celle qu’il trouve dans son âme, particulièrement si l’on a en soi-même de ces choses dont la contemplation suffit pour nous faire jouir à l’instant du calme parfait, lequel n’est pas autre, à mon sens, qu’une parfaite ordonnance de notre âme. Donne-toi donc sans cesse cette retraite, et, là, redeviens toi-même. Trouve-toi de ces maximes courtes, fondamentales, qui, au premier abord, suffiront à rendre la sérénité à ton âme et à te renvoyer en état de supporter avec résignation tout ce monde où tu feras retour. »

Marc-Aurèle, Pensées pour moi-même

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Pensée du 20 mai 19

« Agir moralement, c’est agir comme si on aimait. Là où on aime, avec nos enfants par exemple, on n’a pas besoin de morale : on agit pour leur bien par amour et non pas par devoir. On ne nourrit pas ses enfants par devoir. On les nourrit par amour. La morale est une forme d’amour. Quand on n’est pas capable d’aimer, il faut agir comme si on aimait, c’est-à-dire moralement. Et quand on n’est pas capable d’agir comme si on aimait, quand on n’est pas capable de respecter vraiment les personnes, il faut au moins être poli, il faut au moins les respecter, c’est-à-dire leur dire bonjour quand on les croise et pardon quand on les bouscule. La morale est une forme d’amour. La politesse, une forme de morale. L’amour vaut mieux que la morale ; la morale vaut mieux que la politesse. Mais si vous n’êtes pas capables d’amour ou de respect, soyez au moins polis. »

André Comte-Sponville, Petit traité des grandes vertus, Presses Universitaires de France

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Pensée du 19 mai 19

« En disant donc que la beauté est idée, nous voulons dire par là que beauté et vérité sont une seule et même chose. Le beau, en effet, doit être vrai en soi. Mais, à y regarder de plus près, on constate une différence entre le beau et le vrai. L’idée, en effet, est vraie, parce qu’elle est pensée comme telle, en vertu de sa nature et au point de vue de son universalité. Ce qui s’offre alors à la pensée, ce n’est pas l’idée dans son existence sensible et extérieure, mais dans ce qu’elle a d’universel. Cependant, l’idée doit aussi se réaliser extérieurement et acquérir une existence définie, en tant qu’objectivité naturelle et spirituelle. Le vrai, comme tel, existe également, c’est-à-dire en s’extériorisant. Pour autant que, ainsi qu’extériorisé, il s’offre également à la conscience et que le concept reste inséparable de sa manifestation extérieure, l’idée n’est pas seulement vraie, mais elle est également belle. Le beau se définit ainsi comme la manifestation sensible de l’idée. (…)  C’est pourquoi l’entendement est incapable d’appréhender la beauté, car l’entendement, au lieu de chercher à atteindre cette unité, maintient séparés et indépendants les uns des autres les divers éléments dont elle est formée. (…) C’est la subjectivité, l’âme, l’individualité qui forme le lien de cet accord et représente la force qui le maintient en vigueur. »

Friedrich Hegel, Esthétique (1832), I

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