Archive for the ‘SAGESSE’ Category

Pensée du 18 mai 19

« Je pense plutôt que l’accès au visage est d’emblée éthique. C’est lorsque vous voyez un nez, des yeux, un front, un menton, et que vous pouvez les décrire, que vous vous tournez vers autrui comme vers un objet. La meilleure manière de rencontrer autrui, c’est de ne même pas remarquer la couleur de ses yeux ! Quand on observe la couleur des yeux, on n’est pas en relation sociale avec autrui. La relation avec le visage peut certes être dominée par la perception, mais ce qui est spécifiquement visage, c’est ce qui ne s’y réduit pas. Il y a d’abord la droiture même du visage, son expression droite, sans défense. La peau du visage est celle qui reste la plus nue, la plus dénuée. La plus nue, bien que d’une nudité décente. La plus dénuée aussi : il y a dans le visage une pauvreté essentielle. La preuve en est qu’on essaie de masquer cette pauvreté en se donnant des poses, une contenance. Le visage est exposé, menacé, comme nous invitant à un acte de violence. En même temps le visage est ce qui nous interdit de tuer. »

Lévinas, Éthique et infini, 1981

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Pensée du 17 mai 19

Les maximes (…) du sens commun (…) sont les maximes suivantes : 1. Penser par soi-même; 2. Penser en se mettant à la place de tout autre; 3. Toujours penser en accord avec soi-même. La première maxime est la maxime de la pensée sans préjugés, la seconde maxime est celle de la pensée élargie, la troisième maxime est celle de la pensée conséquente. La première maxime est celle d’une pensée qui n’est jamais passive. On appelle préjugé la tendance à la passivité et par conséquent à l’hétéronomie de la raison (…). En ce qui concerne la seconde maxime de la pensée nous sommes bien habitués par ailleurs à appeler étroit d’esprit (borné, le contraire d’élargi) celui dont les talents ne suffisent pas à un usage important (…). Il n’est pas en ceci question des facultés de la connaissance, mais de la manière de penser et de faire de la pensée un usage final; et si petit selon l’extension et le degré que soit le champ couvert par les dons naturels de l’homme, c’est là ce qui montre cependant un homme d’esprit ouvert que de pouvoir s’élever au-dessus des conditions subjectives du jugement, en lesquelles tant d’autres se cramponnent, et de pouvoir réfléchir sur son propre jugement à partir d’un point de vue universel (qu’il ne peut déterminer qu’en se plaçant au point de vue d’autrui). C’est la troisième maxime, celle de la manière de penser conséquente, qui est la plus difficile à mettre en oeuvre; on ne le peut qu’en liant les deux premières maximes et après avoir acquis une maîtrise rendue parfaite par un exercice répété. »

Kant, Critique de la faculté de juger, §40, 1790

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Pensée du 16 mai 19

« Quand on lit un livre, on ne fait pas attention aux caractères, mais à ce qu’ils représentent. Au contraire, si on porte l’attention sur les caractères eux-mêmes, alors on perd de vue ce qu’ils représentent. Il y a là quelque chose de paradoxal : d’un côté, pour accéder à la chose représentée, on doit recourir au signe, à la chose représentante, car nous connaissons la chose représentée par son intermédiaire; mais d’un autre côté, on doit faire abstraction du signe, de la chose représentante, pour accéder à ce qu’elle représente : on doit faire comme si le signe n’existait pas, on doit le traiter comme rien. Le signe doit être à la fois présent et absent pour représenter la chose signifiée. (…) C’est le paradoxe de la présence-absence du signe. Il faut que le signe soit présent (pour représenter la chose signifiée); mais s’il est trop présent, il finit par cacher la chose qu’il est censé dévoiler. Pour accéder à la chose signifiée, on doit certes passer par le signe, mais on ne doit surtout pas s’y arrêter. Quand le doigt montre la lune, il ne faut pas, comme l’imbécile selon un proverbe connu, regarder le doigt. »

François Recanati, La Transparence et l’énonciation Ed. Seuil, 1979, p. 17.

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Pensée du 15 mai 19

« Affranchi de l’autorité des adultes, l’enfant n’a… pas été libéré, mais soumis à une autorité bien plus effrayante et vraiment tyrannique: la tyrannie de la majorité. En tout cas, il en résulte que les enfants ont été pour ainsi dire bannis du monde des adultes. Ils sont livrés à eux-mêmes, soit livrés à la tyrannie de leur groupe, contre lequel, du fait de sa supériorité numérique, ils ne peuvent se révolter, avec lequel, étant enfants, ils ne peuvent discuter, et duquel ils ne peuvent s’échapper pour aucun autre monde, par le monde des adultes leur est fermé. Les enfants ont tendance à réagir à cette contrainte soit par le conformisme, soit par la délinquance juvénile, et souvent par un mélange des deux ».

Hannah Arendt, La crise de la Culture, p. 233-234

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Pensée du 14 mai 19

« En dépit de la grande influence que le concept d’une liberté intérieure non politique a exercé sur la tradition de la pensée, il semble qu’on puisse affirmer que l’homme ne saurait rien de la liberté intérieure s’il n’avait d’abord expérimenté une liberté qui soit une réalité tangible dans le monde. Nous prenons conscience d’abord de la liberté ou de son contraire dans notre commerce avec d’autres, non dans le commerce avec nous-mêmes. Avant de devenir un attribut de la pensée ou une qualité de la volonté, la liberté a été comprise comme le statut de l’homme libre, qui lui permettant de se déplacer, de sortir de son foyer, d’aller dans le monde et de rencontrer d’autres gens en acte et en paroles. Il est clair que cette liberté est précédée par la libération ; pour être libre, l‘homme doit s’être libéré des nécessités de la vie. Mais le statut d’homme libre ne découlait pas automatiquement de l’acte de libération. Etre libre exigeait, outre la simple libération, la compagnie d’autres hommes, dont la situation était la même, et demandait un espace public commun où les rencontrer – un monde politiquement organisé, en d’autres termes, où chacun des hommes libres pût s’insérer par la parole et par ‘l’action. La liberté comme fait démontrable et la politique coïncident et sont relatives l’une à l’autre comme les deux côtés d’une même chose ».

Hannah Arendt, La Crise de la culture, Folio, p. 292-293.

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Pensée du 13 mai 19

« La société de masse, …ne veut pas la culture, mais les loisirs (entertainement) et les articles offerts par l’industrie des loisirs sont bel et bien consommés par la société comme tous les autres objets de consommation. Les produits nécessaires aux loisirs servent le processus vital de la société, même s’ils ne sont peut-être pas aussi nécessaires à sa vie que le pain et la viande. Ils servent comme, à passer le temps, et le temps vide qui est ainsi passé, n’est pas, à proprement parler, le temps de l’oisiveté – c’est-à-dire le temps où nous sommes libres de tout souci et activité nécessaire de par le processus vital, et par là, livre pour le monde et sa culture, c’est bien plutôt le temps de reste, encore biologiquement déterminé dans la nature, qui reste après que le travail et le sommeil ont reçu leur dû. Le temps vide que les loisirs sont supposés remplir est un hiatus dans le cycle biologiquement conditionné du travail… »

Hannah Arendt, La Crise de la culture, Folio, p. 263.

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Pensée du 12 mai 19

Le « monde de la culture, qui, pour autant qu’il contient des choses tangibles – livres et tableaux, statues, constructions, et musique – englobe, pour en rendre témoignage, le passé tout entier remémoré des pays, des nations, et finalement du genre humain. A ce compte, le seul critère authentique et qui ne dépende pas de la société pour juger ces choses spécifiquement culturelles est leur permanence relative, et même leur éventuelle immortalité. Seul ce qui dure à travers les siècles peut finalement revendiquer d’être un objet culturel. Sitôt que les ouvrages immortels du passé devinrent objets du raffinement social et individuel, avec position sociale correspondante, ils perdirent leur plus importantes et leur plus fondamentale qualité: ravir et émouvoir le lecteur ou le spectateur par-delà les siècles».

Hannah Arendt, La Crise de la culture, Folio, p. 260.

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Pensée du 11 mai 19

« De façon remarquable, la majorité des théoriciens contemporains de la justice ont presque sans exception (…) largement négligé le fait que la société à laquelle leurs théories sont censées correspondre est profondément affectée par le genre (…) Comment expliquer que lorsque nous nous tournons vers les théories contemporaines de la justice, nous ne trouvons pas de contributions éclairantes et positives à cette question ? Comment les théories de la justice, qui portent ostensiblement sur l’humanité en général, peuvent-elles négliger les femmes, le genre et toutes les inégalités entre les sexes ? Une des raisons est que la plupart des théoriciens acceptent sans même discuter la famille traditionnelle dont la structure est déterminée selon le genre »

Susan Muller Okin, Justice, genre et famille, Paris, Flammarion, Coll. « Champs essais », 2008

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Pensée du 10 mai 19

« Le mot auctoritas dérive du verbe augere, « augmenter », et ce que l’autorité ou ceux qui augmentent constamment, c’est la fondation. Les hommes dotés d’autorité étaient les anciens, le Sénat ou les patres, qui l’avaient obtenue par héritage et par transmission de ceux qui avaient posé les fondations pour toutes les choses à venir, les ancêtres, que les Romains appelaient pour cette raison, les maiores. L’autorité des vivants était toujours dérivée, dépendantes des aucores imperi Romani conditionesque, selon la formule de Pline, de l’autorité des fondateurs, qui n’étaient plus parmi les vivant. L’autorité, auicontraire du pouvoir, (postestas), avait ses racines dans le passé, mais ce passé, n’était pas moins présent dans la vie réelle de la cité que le pouvoir et la force des vivants. « Moribus antiquis res stat Romana virisque », selon les mots d’Ennius… La tradition préservait le passé en transmettant d’une génération à la suivante le témoignage des ancêtres, qui, les premiers, avaient été les témoins et les créateurs de la fondation sacrée et l’avaient ensuite augmentée par leur autorité au fil des siècles. Aussi longtemps que cette tradition restait ininterrompue, l’autorité demeurait inviolée; et agir sans autorité et sans tradition, sans normes et modèles admis, consacrés par le temps, sans l’aide de la sagesse des pères fondateurs, était inconcevable ».

Hannah Arendt, La Crise de la Culture, folio, p. 160-161 et 163.

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Pensée du 09 mai 19

« Personne, pour autant que je sache en tout cas, n’a encore affirmé ouvertement que les distinction n’ont pas de sens. Il existe pourtant un accord tacite dans la plupart des discussions entres spécialistes en sciences sociales et politiques qui autorise chacun à passer outre aux distinctions et à procéder en présupposant que n’importe quoi peut en fin de compte prendre le nom de n’importe quoi d’autre, et que les distinctions ne sont significatives que dans la mesure où chacun a le droit de  « définir les termes ». Mais ce droit bizarre, que l’on en est venu à s’accorder sitôt que l’on s’occupe de choses d’importances – comme s’il était vraiment identique au droit d’avoir son opinion – – n’indique-t-il pas déjà que des termes comme « tyrannie », « autorité », « totalitarisme » ont tout simplement perdu leur signification commune, ou que nous avons cessé de vivre dans un monde commun où les mots que nous avons en commun possède un sens indiscutable, de sorte que, pour ne pas nous trouver condamnés à vivre verbalement dans un monde complètement dépourvu de sens, nous nous accordons les uns aux autres le droit de nous retirer dans nos propres mondes de sens et exigeons seulement que chacun d’entre nous demeure cohérent à l’intérieur de sa terminologie privée? Si, dans ces circonstances,  nous nous assurons que nous nous comprenons encore les uns les autres, nous ne voulons pas dire par là, que nous comprenions ensemble un monde commun à nous tous, mais que nous comprenons la cohérence des arguments et du raisonnement, du processus de l’argumentation sous son aspect purement formel ».

Hannah Arendt, La Crise de la Culture, folio, p. 126-127.

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