Archive for the ‘SAGESSE’ Category

Pensée du 08 novembre 17

« Je distingue trois sphères de reconnaissance, auxquelles correspondent trois types de relation à soi. La première est la sphère de l’amour qui touche aux liens affectifs unissant une personne à un groupe restreint. Seule la solidité et la réciprocité de ces liens confèrent à l’individu cette confiance en soi sans laquelle il ne pourra participer avec assurance à la vie publique. La deuxième sphère est juridico-politique : c’est parce qu’un individu est reconnu comme un sujet universel, porteur de droits et de devoirs, qu’il peut comprendre ses actes comme une manifestation – respectée par tous – de sa propre autonomie. En cela, la reconnaissance juridique se montre indispensable à l’acquisition du respect de soi. Mais ce n’est pas tout. Pour parvenir à établir une relation ininterrompue avec eux-mêmes, les humains doivent encore jouir d’une considération sociale leur permettant de se rapporter positivement à leurs qualités particulières, à leurs capacités concrètes ou à certaines valeurs décrivant leur identité culturelle. Cette troisième sphère – celle de l’estime sociale – est indispensable à l’acquisition de l’estime de soi, ce qu’on appelle le « sentiment de sa propre valeur ».

Axel Honneth, entretien dans Philosophie Magazine, Déc 2006 – Janv 2007.

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Pensée du 07 novembre 17

« D’abord a-t-on le droit de pratiquer des expériences et des vivisections sur l’homme? Tous les jours le médecin fait pratiquer des expériences thérapeutiques sur ses malades et tous les jours le chirurgien pratique des vivisections sur ses opérés. On peut donc expérimenter sur l’homme, mais dans quelles limites? On a le devoir et par conséquent le droit de pratiquer sur l’homme une expérience toutes les fois qu’elle peut lui sauver la vie, le guérir ou lui procurer un avantage personnel. Le principe de la moralité médicale et chirurgicale consiste donc à ne jamais pratiquer sur un homme une expérience qui ne pourrait que lui être nuisible à un degré quelconque, bien que le résultat pût intéresser beaucoup la science, c’est-à-dire la santé des autres. »

Claude Bernard

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Pensée du 06 novembre 17

« L’individu apprend à s’appréhender lui-même à la fois comme possédant une valeur propre et comme étant un membre particulier de la communauté sociale dans la mesure où il s’assure progressivement des capacités et des besoins spécifiques qui le constituent en tant que personne grâce aux réactions positives que ceux-ci rencontrent chez le partenaire généralisé[1] de l’interaction. Ainsi, chaque sujet humain est-il fondamentalement dépendant du contexte de l’échange social organisé selon les principes normatifs de la reconnaissance réciproque. La disparition de ces relations de reconnaissance débouche sur des expériences de mépris et d’humiliation qui ne peuvent être dans conséquences pour la formation de l’identité de l’individu.»

[1] Dans le vocabulaire de G. H. Mead, l’ « autrui généralisé » désigne l’image typique ou moyenne de l’alter ego qui, acquise sur la base de l’expérience sociale concrète, est intériorisée par le sujet en tant que pôle de référence constante de son action et de son rapport à soi. Axel Honneth, « La théorie de la reconnaissance : une esquisse », op. cit., cf. Note 2.

Axel Honneth, « La théorie de la reconnaissance : une esquisse »

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Pensée du 05 novembre 17

« Les concepts physiques sont des créations libres de l’esprit humain et ne sont pas, comme on pourrait le croire, uniquement déterminés par le monde extérieur. Dans l’effort que nous faisons pour comprendre le monde, nous ressemblons quelque peu à l’homme qui essaie de comprendre le mécanisme d’une montre fermée. Il voit le cadran et les aiguilles en mouvement, il entend le tic-tac, mais il n’a aucun moyen d’ouvrir le boîtier. S’il est ingénieux, il pourra se former quelque image du mécanisme, qu’il rendra responsable de tout ce qu’il observe, mais il ne sera jamais sûr que son image soit la seule capable d’expliquer ses observations. Il ne sera jamais en état de comparer son image avec le mécanisme réel, et il ne peut même pas se représenter la possibilité ou la signification d’une telle comparaison. Mais le chercheur croit certainement qu’à mesure que ses connaissances s’accroîtront, son image de la réalité deviendra de plus en plus simple et expliquera des domaines de plus en plus étendus de ses impressions sensibles. Il pourra aussi croire à l’existence d’une limite idéale de la connaissance que l’esprit humain peut atteindre. Il pourra appeler cette limite idéale la réalité objective. »

Einstein, L’Évolution des idées en physique

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Pensée du 04 novembre 17

« Les études queer, tout comme les études lesbiennes et « gays » ont cherché à remettre en question le soi-disant lien entre parenté et reproduction sexuelle, ainsi que celui entre reproduction sexuelle et sexualité. On pourrait même voir dans les études queer un retour important à la critique marxiste de la famille, fondé sur l’analyse mobilisatrice de la parenté comme socialement contingente et socialement transformable, et se démarquant du pathos universalisant des théories de Lévi-Strauss et de Lacan devenues paradigmatiques dans certaines formes de théories féministes. Bien que la théorie de Lévi-Strauss ait été utile pour montrer comment la normativité sexuelle produisait le genre afin d’accroître son prestige, elle n’a pas pu fournir les outils critiques nécessaires pour sortir de ses propres impasses. Le modèle obligatoire de l’échange sexuel reproduit non seulement une sexualité contrainte par la reproduction, mais une conception du sexe naturalisé pour laquelle le rôle de la reproduction est central. Dans la mesure où les sexes naturalisés servent à préserver la dyade hétérosexuelle comme structure sacrée de la sexualité, ils continuent de garantir la parenté, les droits légaux et économiques et ces pratiques qui définissent ce que sera une personne socialement reconnaissable. »

Judith Butler, « Simplement culturel », in Actuel Marx, n° 30, PUF, 2001.

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Pensée du 03 novembre 17

« Les rapports d’estime sociale sont, dans les sociétés modernes, l’enjeu d’une lutte permanente, dans laquelle les différents groupes s’efforcent sur le plan symbolique de valoriser les capacités liées à leur mode de vie particulier et de démontrer leur importance pour les fins communes. Il est vrai que l’issue – toujours provisoire – de telles luttes ne dépend pas seulement de la possibilité qu’ont les différents groupes d’accéder aux instruments du pouvoir symbolique, mais aussi de leur aptitude à orienter l’intérêt du public. »

Axel Honneth, La lutte pour la reconnaissance.

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Pensée du 02 novembre 17

« La solidarité, dans les sociétés modernes, est donc conditionnée par des relations d’estime symétrique entre des sujets individualisés (et autonomes) ; (…) « Symétrique » signifie que chaque sujet reçoit, hors de toute classification collective, la possibilité de se percevoir dans ses qualités et ses capacités comme un élément précieux de la société. C’est ce qui explique aussi que des relations sociales comme celles que nous avons envisagées ici sous le concept de « solidarité » ouvrent pour la première fois un horizon dans lequel la concurrence individuelle pour l’estime sociale peut se dérouler sans souffrance, c’est-à-dire sans soumettre les sujets à l’expérience du mépris.»

Axel Honneth, La lutte pour la reconnaissance.

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Pensée du 01 novembre 17

« Manifestement, la liberté ne caractérise pas toute forme de rapports humains et toute espèce de communauté. Là où des hommes vivent ensemble mais ne forment pas un corps politique – par exemple, dans les sociétés tribales ou dans l’intimité du foyer – les facteurs réglant leurs actions et leur conduite ne sont pas la liberté, mais les nécessités de la vie et le souci de sa conservation. En outre, partout où le monde fait par l’homme ne devient pas scène pour l’action et la parole – par exemple dans les communautés gouvernées de manière despotique qui exilent leurs sujets dans l’étroitesse du foyer et empêchent ainsi la naissance d’une vie publique – la liberté n’a pas de réalité mondaine’. Sans une vie publique politiquement garantie, il manque à la liberté l’espace mondain où faire son apparition. Certes, elle peut encore habiter le cœur des hommes comme désir, volonté, souhait ou aspiration, mais le cœur humain, nous le savons tous, est un lieu très obscur, et tout ce qui se passe dans son obscurité ne peut être désigné comme un fait démontrable. La liberté comme fait démontrable et la politique coïncident et sont relatives l’une à l’autre comme deux cotés d’une même chose »

Hannah Arendt

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Pensée du 25 octobre 17

« L’époque moderne s’accompagne de la glorification théorique du travail et elle arrive en fait à transformer la société tout entière en une société de travailleurs. Le souhait se réalise donc, comme dans les contes de fées, au moment où il ne peut que mystifier. C’est une société de travailleurs que l’on va délivrer des chaînes du travail, et cette société ne sait plus rien des activités plus hautes et plus enrichissantes pour lesquelles il vaudrait la peine de gagner cette liberté. Dans cette société qui est égalitaire, car c’est ainsi que le travail fait vivre ensemble les hommes, il ne reste plus de classe, plus d’aristocratie politique ou spirituelle, qui puisse provoquer une restauration des autres facultés de l’homme. Même les présidents, les rois, les premiers ministres voient dans leurs fonctions des emplois nécessaires à la vie de la société, et, parmi les intellectuels, il ne reste plus que quelques solitaires pour considérer ce qu’ils font comme des ouvres et non comme des moyens de gagner leur vie. Ce que nous avons devant nous, c’est la perspective d’une société de travailleurs sans travail, c’est-à-dire privés de la seule activité qui leur reste. On ne peut rien imaginer de pire. « 

Hannah Arendt

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Pensée du 23 octobre 17

« Je n’ignore pas cette croyance fort répandue : les affaires de ce monde sont gouvernées par la fortune et par Dieu ; les hommes ne peuvent rien y changer, si grande soit leur sagesse ; il n’existe même aucune sorte de remède ; par conséquent, il est tout à fait inutile de suer sang et eau à vouloir les corriger, et il vaut mieux s’abandonner au sort. Opinion qui a gagné du poids en notre temps, à cause des grands bouleversements auxquels on assiste chaque jour, et que nul n’aurait jamais pu prévoir. Si bien qu’en y réfléchissant moi-même, il m’arrive parfois de l’accepter. Cependant, comme notre libre-arbitre ne peut disparaître, j’en viens à croire que la fortune est maîtresse de la moitié de nos actions, mais qu’elle nous abandonne à peu près l’autre moitié. Je la vois pareille à une rivière torrentueuse qui dans sa fureur inonde les plaines, emporte les arbres et les maisons, arrache la terre d’un côté, la dépose de l’autre ; chacun fuit devant elle, chacun cède à son assaut, sans pouvoir dresser aucun obstacle. »

Nicolas Machiavel, Le Prince

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