Archive for the ‘SAGESSE’ Category

Pensée du 17 août 17

« En ce qui concerne la crise économique mondiale, nous sommes au début d’un processus long qui durera encore des décennies. Le pire est encore devant nous, c’est-à-dire l’effondrement financier de grandes banques, et vraisemblablement aussi d’États. Ces effondrements, ou les moyens mis en œuvre pour les éviter, ne feront qu’approfondir la crise des sociétés et des valeurs encore dominantes. Pour éviter tout malentendu : je ne souhaite pas l’aggravation de la crise et l’effondrement financier pour améliorer les chances d’une mutation de la société, au contraire: c’est parce que les choses ne peuvent pas continuer comme ça et que nous allons vers de rudes épreuves qu’il nous faut réfléchir sérieusement à des alternatives radicales à ce qui existe.»

André Gorz, Un penseur pour le XXIème siècle, Éditions La Découverte

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Pensée du 16 août 17

« La science et la technologie ont fini par faire cette découverte capitale : toute activité productive vit des emprunts qu’elle fait aux ressources limitées de la planète et des échanges qu’elle organise à l’intérieur d’un système fragile d’équilibres multiples. Il ne s’agit point de diviniser la nature ni de retourner à elle, mais de prendre en compte ce fait : l’activité humaine trouve en la nature sa limite externe et à ignorer cette limite, on provoque des retours de bâton qui prennent dans l’immédiat, ces formes discrètes encore si mal comprises : nouvelles maladies et nouveaux mal-être ; enfants inadaptés (à quoi ?) ; baisse de l’espérance de vie, baisse des rendements physiques et de la rentabilité économique ; baisse de la qualité de vie bien que le niveau de consommation soit en hausse. La réponse des économistes consistait essentiellement, jusqu’ici, à traiter d’utopistes et d’irresponsables ceux qui constataient ces symptômes d’une crise des rapports profonds avec la nature, dans lesquels l’activité économique trouve sa condition première. Le plus loin que l’économie politique soit allée, a été d’envisager la croissance zéro des consommations physiques. Un seul économiste, Nicholas Georgescu Roegen, a eu le bon sens de constater que, même stabilisée, la consommation de ressources limitées finira inévitablement par les épuiser complètement, et que la question n’est donc point de ne pas consommer de plus en plus, mais de consommer de moins en moins : il n’y a pas d’autre moyen de ménager les stocks naturels pour les générations futures ».

André Gorz, Écologie et liberté, 1977, Éditions Galilée.

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Pensée du 15 août 17

« La croissance économique, qui devait assurer l’abondance et le bien être à tous, a fait croître les besoins plus vite qu’elle ne parvenait à les satisfaire, et abouti à un ensemble d’impasses qui ne sont pas économiques seulement : le capitalisme de croissance est en crise non seulement parce qu’il est capitaliste, mais aussi parce qu’il est de croissance. On peut imaginer toute sorte de palliatifs à l’une ou l’autre de ces impasses dont cette crise mondiale résulte. Mais sa nouveauté est qu’elle est aggravée à terme par chacune des solutions partielles et successives par lesquelles on prétend la surmonter… Nous savons que, depuis cent cinquante ans, les sociétés industrialisantes vivent du pillage accéléré de stocks dont la constitution a demandé des dizaines de millions d’années et que, jusqu’à ces tout derniers temps, les économistes, qu’ils fussent classiques ou marxistes, ont rejeté comme régressives ou comme réactionnaires les questions concernant l’avenir à très long terme : celui de la planète, celui de la biosphère, celui des civilisations. À long termes, nous serons tous morts, disait Keynes, pour expliquer par une boutade que l’horizon temporel de l’économiste n’avait pas à dépasser les dix ou vingt prochaines années : la science, nous assurait-on, découvrirait de nouvelles voies, les ingénieurs de nouveaux procédés encore insoupçonnés aujourd’hui. »

André Gorz, Écologie et liberté, 1977, Éditions Galilée.

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Pensée du 14 août 17

« La beauté, sans doute, ne fait pas les révolutions. Mais un jour vient où les révolutions ont besoin d’elle. Sa règle qui conteste le réel en même temps qu’elle lui donne son unité est aussi celle de la révolte. Peut-on, éternellement, refuser l’injustice sans cesser de saluer la nature de l’homme et la beauté du monde? Notre réponse est oui. Cette morale, en même temps insoumise et fidèle, est en tout cas la seule à éclairer le chemin d’une révolution vraiment réaliste. en maintenant la beauté, nous préparons ce jour de renaissance où la civilisation mettra au centre de sa réflexion, loin des principes formels et des valeurs dégradées de l’histoire, cette vertu vivante qui fonde la commune dignité du monde et de l’homme, et que nous avons maintenant à définir en fade d’un monde qui l’insulte ».

Albert Camus, L’homme révolté

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Pensée du 13 août 17

« L’enfer n’a qu’un temps, la vie recommence un jour. L’histoire a peut-être une fin; notre tâche pourtant n’est pas de la terminer, mais de la créer, à l’image de ce que désormais nous savons vrai. L’art, du moins, nous apprend que l’homme ne se résume pas seulement à l’histoire et qu’il trouve aussi une raison d’être dans l’ordre de la nature. Le grand Pan, pour lui, n’est pas mort. Sa révolte la plus instinctive, en même temps qu’elle affirme la valeur, la dignité, commune à tous, revendique obstinément, pour en assouvir sa faim d’unité, une part intacte du réel dont le nom est la beauté. On peut refuser toute l’histoire et s’accorder pourtant au monde des étoiles et de la mer. Les révoltés qui veulent ignorer la nature et la beauté se condamnent à exiler de l’histoire qu’ils veulent faire la dignité du travail et de l’être. Tous les grands réformateurs essaient de bâtir dans l’histoire ce que Shakespeare, Cervantès, Molière, Tolstoï ont su créer: un monde toujours prêt à assouvir la faim de liberté et de dignité qui est au cœur de chaque homme. »

Albert Camus, L’homme révolté.

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Pensée du 12 août 17

« Le révolutionnaire est en même temps un révolté ou alors il n’est plus révolutionnaire, mais policier et fonctionnaire qui se tourne contre la révolution. Si bien qu’il n’y a pas de progrès d’une attitude à l’autre, mais simultanéité et contradiction sans cesse croissante. Tout révolutionnaire finit en oppresseur ou en hérétique.  Dans l’univers purement historique qu’elles ont choisi, révolte et révolution débouchent dans le même dilemme: ou la police ou la folie ».

Albert Camus, L’homme révolté.

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Pensée du 11 août 17

« Remarquons que la révolte ne naît pas seulement, et forcément, chez l’opprimé, mais qu’elle peut aussi naître aussi du spectacle de l’oppression dont un autre est victime. Il y a donc, dans ce cas, identification à l’autre individu.  Et il faut préciser qu’il ne s’agit pas d’une identification psychologique, subterfuge par lequel l’individu sentirait en imagination que c’est à lui que l’offense s’adresse. Il peut arriver au contraire qu’on ne supporte pas de voir infliger à d’autres des offenses que nous-même avons subies sans révolte. Les suicides de protestations, au bagne, parmi les terroristes russes dont on fouettait les camarades, illustrent ce grand mouvement. Il ne s’agit pas non plus du sentiment de la communauté des intérêts. Nous pouvons trouver révoltante, en effet, l’injustice imposée à des hommes que nous considérons comme des adversaires. Il y a seulement identification de destinées et prise de parti. L’individu n’est donc pas, à lui seul, cette valeur qu’il veut défendre. Il faut, au moins, tous les hommes pour la composer. Dans la révolte, l’homme se dépasse en autrui et, de ce point de vue, la solidarité humaine est métaphysique. Simplement, il ne s’agit pour le moment que de cette sorte de solidarité qui naît dans les chaînes ».

Albert Camus, L’homme révolté,  Folio, p. 30-31.

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Pensée du 10 août 17

« Le mouvement de la révolte n’est pas, dans son essence, un mouvement égoïste. Il peut avoir sans doute des déterminations égoïstes. Mais on ne révoltera aussi bien contre le mensonge que contre l’oppression. En outre, à partir de ces déterminations, et dans son élan le plus profond, le révolté ne préserve rien puisqu’il met tout en jeu. Il exige sans doute pour lui-même le respect, mais dans la mesure où il s’identifie avec une communauté naturelle. »

Albert Camus, L’homme révolté,  Folio, p. 30-31.

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Pensée du 09 août 17

« La science est la tentative de faire correspondre la diversité chaotique de notre expérience sensible à un système de pensée logiquement unifié. Dans ce système les expériences particulières doivent être mises en rapport avec la structure théorique de telle sorte que la coordination résultante soit unique et convaincante. Les expériences sensibles forment la matière qui nous est donnée ; mais la théorie qui doit les interpréter est faite par l’homme. Elle est le résultat d’un processus d’adaptation extrêmement laborieux : hypothétique, jamais complètement achevée, toujours sujette à la controverse et au doute. »

Albert Einstein, Les fondements de la physique théorique, 1940.

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Pensée du 08 août 17

« La conscience n’est autre chose que l’esprit. L’acte par lequel l’esprit se dédouble et s’éloigne à la fois de lui-même et des choses est un acte si important qu’il a fini par donner son nom à la vie psychique toute entière; ou plutôt « la prise de conscience » ne désigne pas un acte distinct, mais une fonction où l’âme totale figure à quelque degré ce qui est propre à l’attitude philosophique. Dans sa mobilité infinie, la conscience peut se prendre elle-même pour objet : entre le spectateur et le spectacle, un va-et-vient s’établit alors, une transfusion réciproque de substance : la conscience-de-soi, en s’aiguisant, recrée et transforme son objet, à savoir un phénomène de l’esprit; mais l’esprit à son tour déteint sur la conscience, puisqu’en somme, c’est l’esprit qui prend conscience. Il y a en nous comme un principe d’agitation et d’universelle inquiétude qui permet à notre esprit de ne jamais coïncider avec soi, de se réfléchir sur lui-même indéfiniment : de toute chose nous pouvons faire notre objet et il n’est pas d’objet auquel notre pensée ne puisse devenir transcendante. La conscience veut n’être dupe de rien, pas même de soi. C’est une infatigable ironie… La conscience se divise extrêmement, se fait toute ténue, aiguë et abstraite, afin de n’être pas surprise par le donné. Elle est clairvoyance et liberté ».

Vladimir Jankélévitch, La Mauvaise Conscience

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