Archive for the ‘SAGESSE’ Category

Pensée du 17 juillet 17

« Chaque degré de bonne fortune qui nous élève dans le monde nous éloigne davantage de la vérité, parce qu’on appréhende plus de blesser ceux dont l’affection est plus utile et l’aversion plus dangereuse. Un prince sera la fable de toute l’Europe, et lui seul n’en saura rien. Je ne m’en étonne pas : dire la vérité est utile à celui à qui on la dit, mais désavantageux à ceux qui la disent, parce qu’ils se font haïr. Or, ceux qui vivent avec les princes aiment mieux leurs intérêts que celui du prince qu’ils servent ; et ainsi, ils n’ont gardé de lui procurer un avantage en se nuisant à eux-mêmes. Ce malheur est sans doute plus grand et plus ordinaire dans les plus grandes fortunes ; mais les moindres n’en sont pas exemptes, parce qu’il y a toujours quelque intérêt à se faire aimer des hommes. Ainsi la vie humaine n’est qu’une illusion perpétuelle ; on ne fait que s’entre-tromper et s’entre-flatter. Personne ne parle de nous en notre présence comme il en parle en notre absence. L’union qui est entre les hommes n’est fondée que sur cette mutuelle tromperie ; et peu d’amitiés subsisteraient, si chacun savait ce que son ami dit de lui lorsqu’il n’y est pas, quoiqu’il en parle alors sincèrement et sans passion. L’homme n’est donc que déguisement, que mensonge et hypocrisie, et en soi-même et à l’égard des autres. Il ne veut donc pas qu’on lui dise la vérité. Il évite de la dire aux autres ; et toutes ces dispositions, si éloignées de la justice et de la raison, ont une racine naturelle dans son cœur. »

Pascal, Pensées.

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Pensée du 16 juillet 17

«Nous connaissons la vérité, non seulement par la raison, mais encore par le coeur; c’est de cette dernière sorte que nous connaissons les premiers principes, et c’est en vain que le raisonnement, qui n’y a point de part, essaye de les combattre. Les pyrrhoniens, qui n’ont que cela pour objet, y travaillent inutilement. Nous savons que nous ne rêvons point, ; quelque impuissance où nous soyons de le prouver par la raison, cette impuissance ne conclut autre chose que la faiblesse de notre raison, mais non pas l’incertitude de toutes nos connaissances, comme ils le prétendent. Car la connaissance des premiers principes, comme qu’il y a espace, temps, mouvement, nombres, est aussi ferme qu’aucune de celles que nos raisonnements nous donnent. Et c’est sur ces connaissances du coeur et de l’instinct qu’il fat que la raison s’appuie, et qu’elle y fonde tout son discours. (Le coeur sent qu’il y a trois dimensions dans l’espace, et que les nombres sont infinis; et la raison démontre ensuite qu’il n’y a point deux nombres carrés dont l’un soit le double de l’autre. Les principes se sentent, les propositions se concluent; et le tout avec certitude, quoique par différentes voies.  Et il est aussi inutile et aussi ridicule que la raison demande au coeur des preuves de ses premiers principes, pour vouloir y consentir, qu’il serait ridicule que le coeur demandât à la raison un sentiment de toutes les propositions qu’elle démontre, pour vouloir les recevoir ». 

Pascal, Pensées (1670), fragments 282  dans l’édition L. Brunschvicg.

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Pensée du 15 juillet 17

« Le moi est haïssable. Vous Miton le couvrez, vous ne l’ôtez point pour cela. Vous êtes donc toujours haïssable. Point, car en agissant comme nous faisons obligeamment pour tout le monde on n’a plus sujet de nous haïr. Cela est vrai, si on ne haïssait dans le moi que le déplaisir qui nous en revient. Mais si je le hais parce qu’il est injuste qu’il se fasse centre de tout, je le haïrai toujours. En un mot le moi a deux qualités. Il est injuste en soi en ce qu’il se fait centre de tout. Il est incommode aux autres en ce qu’il les veut asservir, car chaque moi est l’ennemi et voudrait être le tyran de tous les autres. Vous en ôtez l’incommodité, mais non pas l’injustice. Et ainsi vous ne le rendez pas aimable à ceux qui en haïssent l’injustice. Vous ne le rendez aimable qu’aux injustes qui n’y trouvent plus leur ennemi. Et ainsi vous demeurez injuste, et ne pouvez plaire qu’aux injustes ».

Pascal, Pensées.

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Pensée du 14 juillet 17

«N’est-ce pas indignement traiter la raison de l’homme que de la mettre en parallèle avec l’instinct des animaux, puisqu’on en ôte la principale différence, qui consiste en ce que les effets du raisonnement augmentent sans cesse, au lieu que l’instinct demeure toujours dans un état égal : Les ruches des abeilles étaient aussi bien mesurées il y a mille ans qu’aujourd’hui, et chacune d’elles forme cet hexagone aussi exactement la première fois que la dernière. Il en est de même de tout ce que les animaux produisent par ce mouvement occulte. La nature les instruit à mesure que la nécessité les presse ; mais cette science fragile se perd avec les besoins qu’ils en ont : comme ils la reçoivent sans étude, ils n’ont pas le bonheur de la conserver; et toutes les fois qu’elle leur est donnée, elle leur est nouvelle, puisque, la nature n’ayant pour objet que de maintenir les animaux dans un ordre de perfection bornée, elle leur inspire cette science nécessaire, toujours égale, de peur qu’ils ne tombent dans le dépérissement, et ne permet pas qu’ils y ajoutent, de peur qu’ils ne passent les limites qu’elle leur a prescrites. Il n’en est pas de même de l’homme, qui n’est produit que pour l’infinité. Il est dans l’ignorance au premier âge de sa vie ; mais il s’instruit sans cesse dans son progrès : car il tire avantage non seulement de sa propre expérience, mais encore de celle de ses prédécesseurs, parce qu’il garde toujours dans sa mémoire les connaissances qu’il s’est une fois acquises, et que celles des anciens lui sont toujours présentes dans les livres qu’ils en ont laissés. Et comme il conserve ces connaissances, il peut aussi les augmenter facilement. »

Pascal, Pensées.

Pensée du 13 juillet 17

« En voyant l’aveuglement et la misère de l’homme, en regardant tout l’univers muet et l’homme sans lumière abandonné à lui-même, et comme égaré dans ce recoin de l’univers sans savoir qui l’y a mis, ce qu’il y est venu faire, ce qu’il deviendra en mourant, incapable de toute connaissance, j’entre en effroi comme un homme qu’on aurait porté endormi dans une île déserte et effroyable, et qui s’éveillerait sans connaître et sans moyen d’en sortir. Et sur cela j’admire comment on n’entre point en désespoir d’un si misérable état. Je vois d’autres personnes auprès de moi d’une semblable nature. Je leur demande s’ils sont mieux instruits que moi. Ils me disent que non et sur cela ces misérables égarés, ayant regardé autour d’eux et ayant vu quelques objets plaisants s’y sont donnés et s’y sont attachés. Pour moi je n’ai pu y prendre d’attache et considérant combien il y a plus d’apparence qu’il y a autre chose que ce que je vois j’ai recherché si ce Dieu n’aurait point laissé quelque marque de soi. »

Pascal, Pensées 198.

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Pensée du 12 juillet 17

« On ne s’imagine Platon et Aristote qu’avec de grandes robes de pédants. C’était des gens honnêtes et comme les autres, riants avec leurs amis: et quand ils se sont divertis à faire leurs Lois et leur Politique, ils l’ont fait en se jouant. C’était la partie la moins philosophique et la moins sérieuse de leur vie. La plus sérieuse était de vivre simplement et tranquillement. S’ils ont écrit de politique, c’était comme pour régler un hôpital de fous. Et s’ils ont fait semblant d’en parler comme d’une grande chose, c’est qu’ils savaient que les fous à qui ils parlaient pensaient être roi et empereurs. Ils entraient dans leurs principes pour modérer leur folie au moins mal qu’il se pouvait ».

Pascal

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Pensée du 11 juillet 17

« Et je n’ai choisi cette science [la géométrie] (…) que parce qu’elle seule sait les véritables règles du raisonnement, et, sans s’arrêter aux règles des syllogismes qui sont tellement naturelles qu’on ne peut les ignorer, s’arrête et se fonde sur la véritable méthode de conduire le raisonnement en toutes choses, que presque tout le monde ignore, et qu’il est si avantageux de savoir, que nous voyons par expérience qu’entre esprits égaux et toutes choses pareilles, celui qui a de la géométrie l’emporte et acquiert une vigueur toute nouvelle. Je veux donc faire entendre ce que c’est que démonstration par l’exemple de celle de géométrie, qui est presque la seule des sciences humaines qui en produise d’infaillibles, parce qu’elle seule observe la véritable méthode, au lieu que toutes les autres sont par une nécessité naturelle dans quelque sorte de confusion que les seuls géomètres savent extrêmement reconnaître. Cette véritable méthode qui formerait les démonstrations dans la plus haute excellence, s’il était possible d’y arriver, consisterait en deux choses principales : l’une, de n’employer aucun terme dont on n’eût auparavant expliqué nettement le sens, l’autre, de n’avancer jamais aucune proposition qu’on ne démontrât par des vérités déjà connues : c’est-à-dire, en un mot, à définir tous les termes et à prouver toutes les propositions ».

Pascal, Oeuvres complètes, éd. du Seuil, 1963, p. 349.

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Pensée du 10 juillet 17

« Il y a une foule de signes que l’Être est incréé, impérissable, car seul il est complet, immobile et éternel. on ne peut dire qu’i a été ou qu’il sera, puisqu’il est )à la fois tout entier dans l’instant présent, un, continu. en effet, quelle naissance lui attribuer? Comment et par quel moyen justifier son développement? Je ne te laisserai ni dire ni penser que c’est pas le non-être… L’Être n’a ni naissance ni commencement… Diké ne relâche pas ses chaînes et ne permet ni la naissance ni la mort, mais maintient fermement ce qui est… L’Être n’est pas non plus divisible, puisqu’il est tout entier identique à lui-même; il ne subit ni accroissement, ce qui serait contraire à sa cohésion, ni diminution, mais tout entier il est rempli d’Être; aussi est-il entièrement continu, car l’Être est contigu à l’Être. D’autre part, il est immobile, contenu dans l’étreinte de liens puissants, il est sans commencement et sans fin, puisque nous avons repoussé absolument l’idée de sa naissance et de sa mort, à quoi répugnent du reste notre conviction et notre sens de la vérité. Il demeure identique à lui-même, dans le même état et par lui-même. Ainsi reste-il immuable, à la même place, car la puissance Nécessité le maintient étroitement dans ses limites qui l’enserrent de toutes parts ».

Parménide, La voix de la vérité, in Les penseurs grecs avant Socrate.

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Pensée du 09 juillet 17

« Et bien donc! Je vas parler; toi, écoute et retiens mes paroles qui t’apprendront quelles sont les deux seules voies d’investigation que l’on puisse concevoir. La première dit que l’Être est ce qu’il n’est pas possible qu’il ne soit pas. c’est le chemin de la certitude, car elle accompagne la vérité. L’autre, c’est : l’Être n’est pas et nécessairement le non-être est. Cette voie est un étroit sentier où l’on ne peut rien apprendre. Car on ne peut saisir par l’esprit le non-être, puisqu’il est hors de notre portée, on ne peut pas non plus l’exprimer par des paroles, en effet, c’est la même chose que penser et être. De toute nécessité, il faut dire et penser que l’Être est, puisqu’il est l’Être. Quand au non-être, il n’est rien, affirmation que je t’invite à bien peser. D’abord écarte ta pensée de cette voie de recherche que viens de condamner; fais en autant pour celle où errent de-ci de-là les hommes ignorants à double visage. L’embarras de leur pense pousse en tous sens leur esprit incertain; ils se laissent entraîner, sourd et aveugle, hébétés, foule irréfléchie pour laquelle être et n’être pas, c’est et ce n’est pas la même chose, leur opinion est qu’en tout il existe une route qui s’oppose à elle-même ».

Parménide, La voie de la vérité  in Les penseurs grecs avant Socrate, p. 94.

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Pensée du 07 juillet 17

« La doctrine marxiste est d’abord une science à laquelle Marx a donné le nom de matérialisme historique. Cette science, dont Le Capital présente la première réalisation objective, sous une forme d’exposition systématique, est science au sens strict, bien qu’en un sens absolument inédit : elle se définit par rapport à un objet matériel ; elle détermine les limites et les lois qui permettent de constituer celui-ci en objet de connaissance, par voie de démonstration et de vérification pratique. Cet objet n’est pas l’« histoire » au sens empirique, l’évolution des sociétés humaines, le « passé », mais l’ensemble des modes de production apparus (et à paraître) dans l’histoire, leur fonctionnement et les formes de transition qui font passer d’un mode de production à un autre. La science de l’histoire se ramène à la théorie des modes de production, parce que c’est « le mode de production de la vie matérielle qui conditionne le processus de vie social, politique et intellectuel en général » (Marx). »

Étienne BALIBAR, Pierre MACHEREY, « Marxisme, le matérialisme dialectique », Encyclopédie universelle