Archive for the ‘SAGESSE’ Category

Pensée du 06 juillet 17

« Chacun sait, ou l’expérience le lui apprend avec l’âge, que le bonheur semble d’autant plus s’éloigner qu’on cherche ardemment à l’atteindre. On ne peut pas lui courir après. On ne peut pas le chercher, parce qu’on ne peut pas le reconnaître de loin et qu’il ne se dévoile que soudain, lorsqu’il est là. Le bonheur ? Ce sont ces quelques minutes dans une vie où le monde devient tout à coup parfait, par un concours de circonstances imperceptibles. La chaleur d’une main, la vue d’une eau cristalline ou le chant d’un oiseau : comment pourrait-on « chercher à atteindre » des choses de ce genre ? Mais ce ne sont pas non plus toutes ces choses qui comptent, mais seulement la disposition d’âme (seelische Bereitschaft) qu’elles rencontrent. Ce qui importe c’est que l’âme soit capable de vibrer au bon moment, que ses cordes n’aient pas été détendues par les sons qui en ont été tirés jusque-là, que les accès aux joies les plus élevées ne soient pas encrassés (durch Schmutz verstopft). Mais l’homme peut veiller à tout cela, à la réceptivité, à la pureté (Reinheit) de l’âme. Il ne peut pas attirer le bonheur, mais il peut disposer toute son existence de manière à être prêt, à tout moment, à le recevoir quand il vient ».

Moritz Schlick, Questions d’éthique (1930), VIII, 10, Trad. C. Bonnet, Paris, P.U.F., 2000, p. 168.

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Pensée du 05 juillet 17

 » Supposez un printemps perpétuel sur la terre ; supposez partout de l’eau, du bétail, des pâturages : supposez les hommes sortant des mains de la nature une fois dispersés parmi tout cela : je n’imagine pas comment ils auraient jamais renoncé à leur liberté primitive et quitté la vie naturelle, pour s’imposer sans nécessité l’esclavage, les travaux, les misères inséparables de l’état social. Celui qui voulut que l’homme fût sociable toucha du doigt l’axe du globe et l’inclina sur l’axe de l’univers. A ce léger mouvement, je vois changer la face de la terre et décider la vocation du genre humain : j’entends au loin les cris de joie d’une multitude insensée ; je vois édifier les palais et les villes ; je vois naître les arts, les lois, le commerce ; je vois les peuples se former, s’étendre, se dissoudre, se succéder comme les flots de la mer ; je vois les hommes, rassemblés sur quelques points de leur demeure pour s’y dévorer mutuellement, faire un affreux désert du reste du monde, digne monument de l’union sociale et de l’utilité des arts. « 

Rousseau, Essai sur l’origine des langues

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Pensée du 04 juillet 17

« Toute enquête métaphysique sur Dieu procède pour Duns Scot de la manière suivante : on considère la raison formelle de quelque chose, on ôte de cette raison formelle l’imperfection qu’elle aurait dans les créatures, on pose cette raison formelle à part en lui attribuant la perfection absolument suprême, et on l’attribue à Dieu sous cette forme. Soit par exemple la raison formelle de sagesse (d’intelligence) ou de volonté : considérée en elle-même et pour elle-même, elle n’inclut ni imperfection ni limitation ; une fois écartées les imperfections qui l’accompagnent dans les créatures, on l’attribue à Dieu en la portant au suprême degré de perfection. Toute enquête sur Dieu suppose donc que l’intellect y ait le même concept univoque qu’il tire des créatures. »

Etienne GILSON, Jean Duns Scot: introduction à ses positions fondamentales, Paris, J. Vrin, 1952.

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Pensee du 03 juillet 14

« L’idée de partir de zéro pour fonder et accroître son bien ne peut venir que dans des cultures de simple juxtaposition où un fait connu est immédiatement une richesse. Mais devant le mystère du réel, l’âme ne peut se faire, par décret, ingénue. Il est alors impossible de faire d’un seul coup table rase des connais­sances usuelles. Face au réel, ce qu’on croit savoir clairement offusque ce qu’on devrait savoir. Quand il se présente à la culture scientifique, l’esprit n’est jamais jeune. Il est même très vieux, car il a l’âge de ses préjugés. Accéder à la science, c’est, spirituellement rajeunir, c’est accepter une mutation brusque qui doit contredire un passé.

Gaston Bachelard, La formation de l’esprit scientifique, Paris, Librairie philosophique Vrin, 1999.

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Pensée du 30 juin 17

« Qu’est-ce que la vérité ? Une multitude mouvante de métaphores, de métonymies, d’anthropomorphismes, bref, une somme de relations humaines qui ont été poétiquement et rhétoriquement haussées, transposées, ornées, et qui, après un long usage, semblent à un peuple fermes, canoniales et contraignantes : les vérités sont des illusions dont on a oublié ce qu’elles sont, des métaphores qui ont été usées et qui ont perdu leur force sensible, des pièces de monnaies qui ont perdu leur empreinte et qui entrent dès lors en considération non plus comme pièces de monnaie mais comme métal. »

Nietzsche, Le Livre du philosophe, Garnier-Flammarion, 1991, p.123.

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Pensée du 29 juin 17

« Les citoyens ne peuvent faire un usage approprié de leur autonomie publique telle que la garantissent les droits politiques que si, grâce à une autonomie privée également assurée dans la conduite de leur vie, ils sont suffisamment indépendants. Cependant, les citoyens au sein d’une société ne peuvent jouir d’une égale autonomie privée (la « valeur équitable » des droits également distribués) que si, en tant que citoyens politiques, ils font un usage approprié de leur autonomie publique ».

J. Habermas, « Au-delà du libéralisme et du républicanisme, la démocratie délibérative », in : Raison publique, n°1, 2003, p. 49.

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Pensée du 28 juin 17

« S’il est vrai qu’il y a une parenté entre Dieu et les hommes, comme le prétendent les philosophes, que reste-t-il à faire aux hommes, sinon d’imiter Socrate, c’est-à-dire de ne jamais répondre à qui leur demande quel est leur pays: je suis citoyen du monde? Pourquoi se dire en effet athénien, plutôt que simplement de ce coin de terre où ton pauvre corps a été jeté à sa naissance? N’est-il pas clair que tu dois ton nom à une origine plus importante, qui embrasse non seulement ce coin de terre, mais encore ta maison tout entière, et, en un mot, le pays où tes ancêtres se sont perpétués jusqu’à toi, d’où vient que tu peux t’appeler athénien ou corinthien? Si l’on s’est rendu compte de l’organisation de l’univers, si l’on a compris que, de toutes les choses la principale, la plus importante, la plus universelle, c’est le système composé de Dieu et des hommes… pourquoi ne se dirait-on pas citoyen du monde? « .

EPICTETE, Entretiens I, 9.

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Pensée du 26 juin 17

« Il semble que l’on fait consister proprement la possession de la philosophie dans le manque de connaissances et d’études, et que celles-ci finissent quand la philosophie commence. On tient souvent la philosophie pour un savoir formel et vide de contenu. Cependant, on ne se rend pas assez compte que ce qui est Vérité selon le contenu, dans quelque connaissance ou science que ce soit, peut seulement mériter le nom de vérité si la philosophie l’a engendré ; que les autres sciences cherchent autant qu’elles veulent par la ratiocination à faire des progrès en se passant de la philosophie il ne peut y avoir en elles sans cette philosophie ni vie, ni esprit, ni vérité. »

Friedrich Hegel, Phénoménologie de l’esprit, introduction, Ed. Aubier-Montaigne, p. 58.

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Pensée du 24 juin 17

« Sans les mots nous penserions pas mais les mots ne pensent pas eux-mêmes. Autre est la cause, autre ce sans quoi la cause ne serait pas cause, la condition nécessaire mais adjuvante. Sur les mécanismes du langage, l’articulation de ses unités pertinentes, je jeu de ses flexions irreprésentatives, la structure rendant signitifs des sons, la nouvelle linguistiques a porté pour la première fois la lumière. On ne saurait le contester. Mais on ne saurait non plus en tirer prétexte pour blâmer la philosophie de n’avoir pas dirigé de ce côté-là ses analyses… L’erreur n’est possible et par conséquent la vérité, qu’à condition que la pensée ne se confonde pas avec les mots, ne procède pas toute d’eux ».

Hubert GRENIER, La Connaissance philosophique, p. 88 et 90.

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Pensée du 23 juin 17

« Il y a un fond d’estime, et même quelquefois une secrète admiration, pour des hommes qui mettent en jeu leur propre vie, et sans espérer aucun avantage; car nous ne sommes point fiers de faire si peu et de risquer si peu pour ce que nous croyons juste ou vrai. Certes je découvre ici des vertus rares, qui veulent respect, et une partie au moins de la volonté. Mais c’est à la pensée qu’il faut regarder. Cette pensée raidie qui se limite, qui ne voit qu’un côté, qui ne comprend point la pensée des autres, ce n’est point la pensée; c’est une sorte de lieu commun qui revient toujours le même; lieu commun qui a du vrai, quelquefois même qui est vrai, mais qui n’est pas tout le vrai. »

Alain,  Propos sur des philosophes, XXXVII

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