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Pensée du 16 février 10

« Pour découvrir les meilleures règles de société qui conviennent aux nations, il faudrait une intelligence supérieure, qui vît toutes les passions des hommes et qui n’en éprouvât aucune… Il faudrait des dieux pour donner des lois aux hommes. »

Jean-Jacques Rousseau, Du Contrat Social

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GRILLE DE LECTURE

Parlant du rôle joué dans l’histoire par les grands hommes, Hegel écrit que « rien de grand ne se fait sans passion ». D’où vient-il alors que le législateur suprême de la société des hommes verra toutes sortes de passions sans en connaître aucune ? Jean-Jacques Rousseau dont il est question dans la pensée de ce jour est l’un des chantres de la démocratie moderne et ses institutions. Rousseau est-il un démocrate pessimiste ou un pessimiste de la vie en société ? Le Contrat Social est-il hypothéqué par Rousseau dès sa conception ? L’anthropologie politique de Rousseau est un vaste sujet qu’il vaut mieux remettre à des études ultérieures.  Nous savons  quand même que Rousseau a défini la démocratie comme un gouvernement digne d’un peuple de dieux, un gouvernement si parfait qu’il soit loin de convenir aux hommes. En dehors du fait que les hommes ne soient pas en mesure de tirer le meilleur du modèle démocratique, il y a le fait que le législateur doive être à l’image des dieux. Parfaite symétrie : un peuple de dieux, et un souverain divin.

Intéressons-nous à l’objet de son propos dans la pensée de ce jour. Il s’agit bien du paradoxe du législateur. Il faut une intelligence supérieure pour légiférer parce qu’il doit être indemne de toutes les passions qui mènent les hommes. Il doit connaître la nature des hommes à fond, mais sans avoir aucun rapport avec cette nature. Son bonheur doit être indépendant de celui des hommes dont il a pourtant la charge de s’occuper. Sa gloire serait telle qu’il travaillerait dans un siècle pour jouir dans un autre. Le portrait est peut-être très divin. Mais ce souverain extraterrestre, que vient chercher dans notre galère ? Rousseau semble nous répondre que pour qu’il n’y ait plus de manipulation des textes de droit, celui qui rédige les lois ne doit avoir aucun droit législatif.

Bien plus, il faudrait que l’effet pût devenir cause, que l’esprit social, qui doit être l’ouvrage de l’institution, présidât à l’institution elle-même. Cette fois-ci, parfaite circularité entre l’effet politique recherché et la cause, les hommes doivent être avant les lois ce qu’ils doivent devenir par elles. L’entreprise semble au-delà de la force humaine. Il est dès lors nécessaire que l’on recoure à une autorité d’un autre ordre, fut-il un ange, pour qu’il entraîne les hommes sans violence et cherche à les persuader sans les convaincre. Les difficultés sont énormes, il faut l’intervention des cieux. Pendant ce temps, nos modèles de démocratie n’ont peut-être pas grand’chose à se reprocher. Les droits de l’homme sont assez respectés dans nos institutions, bien sûr, sauf à Gwantanamo, pour que l’exception confirme la règle.

Emmanuel AVONYO, op

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