Posts Tagged ‘La sagesse de l’amour’

Pensée du 16 avril 10

« L’amour est ce lien paradoxal qui, en s’approfondissant, dépouille l’Autre de ses déterminations, jusqu’à ce qu’il me devienne impénétrable. »

Alain Finkielkraut, La sagesse de l’amour

_______________________________________________________________

GRILLE DE LECTURE

L’amour crée un lien paradoxal entre l’amant et l’être aimé. Lorsqu’on dit à son ami(e), « je t’aime », qu’est-ce que l’on aime réellement ? Les mérites de cette personne ? L’éclat de son sourire ? La grâce de sa silhouette ? Le fait miraculeux de son existence ? Blaise Pascal fournit sa réponse à cette question : « On n’aime jamais les personnes, mais seulement les qualités. Celui qui aime quelqu’un à cause de sa beauté, l’aime-t-il ? Non, car la petite vérole qui tuera la beauté sans tuer la personne fera qu’il ne l’aimera plus. » Cette réponse de Pascal nous laisse pantois. Que reste-t-il de l’amour ? L’amour serait-il un phénomène mensonger, une réduction de la personne de l’Autre, un simple passe-temps, un moyen inventé pour tenir dans cette existence pas toujours heureuse ? L’amour serait-il fait pour dépouiller l’Autre de sa beauté, la faire flétrir ? Il semble que non.

Pour Hegel, aimer quelqu’un, c’est lui attribuer une valeur positive indépendamment de ses actes ou de ses propriétés singulières et périssables. Sans l’amour, sous toutes ses variantes, en effet, nul ne saurait vivre. L’amour est le propre des humains. L’amour est une détermination métaphysique de l’être de l’homme, à l’instar de l’amour d’amitié d’Aristote. Nous naissons dans l’amour et vivons de l’amour. L’absence de l’amour dans notre existence « animale » nous aurait fait chuter plus bas. Proust intervient dans ce vénérable débat en y apportant une contribution inédite qui renvoie les uns et les autres dos à dos. L’amour ne s’adresse ni à la personne, ni à ses particularités, il vise l’énigme de l’Autre, sa distance, son incognito, cette façon qu’il a de ne jamais être de plain-pied avec moi, même dans nos moments les plus intimes.

C’est dans cette perspective que Maurice Blanchot avançait cette formule admirable de précision et de grâce : « les amants sont ensemble, mais pas encore ». L’amour semble n’offrir qu’une illusion de plénitude. Il dépouille l’Autre qui lui est de fait impénétrable. D’où le paradoxe. Moins qu’une entreprise de destruction de l’Autre, l’amour serait une vaine passion, l’amour essaye de dompter une figure opaque, insensible à la caresse. L’amour est un investissement éperdu, une étrange ascèse, une marche vers l’invisible. Le toi du « je t’aime » n’est jamais mon contemporain. Terminons avec Levinas : Je l’ai choisie pour ce qu’elle avait de merveilleux, de spécial, ou d’unique ; maintenant, « j’aime en elle non pas une qualité différente de toutes les autres mais la qualité même de la différence ». Elle a beaucoup changé.

Emmanuel AVONYO, op

>>> SOMMAIRE >>>