Posts Tagged ‘sur l’amour’

Pensée du 13 avril 11

« L’amour fait sortir l’aimant de lui-même vers l’objet aimé. L’aimé habite aussi dans l’aimant, mais sous la forme d’une inclination, d’un poids, qui le porte à rejoindre l’aimé dans la réalité.»

Pierre-Marie Emonet, L’âme humaine expliquée aux simples, CLD, Chambray, p. 66.

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GRILLE DE LECTURE

Pierre-Marie Emonet présente l’amour comme un mouvement psychique qui porte littéralement l’aimant hors de lui. Le phénomène de l’amour exprime la sortie de l’âme vers les choses qui l’attirent, il illustre la tendance de l’aimant à s’unir à l’aimé dans son existence réelle. A la suite de saint Thomas d’Aquin, Emonet compare l’amour dans l’âme à un grand astre qu’accompagnent trois satellites. La passion de l’âme qu’est l’amour va avec connaturalité, convenance, complaisance… Explorons les trois axes esquissés par Emonet pour décrire le mouvement de l’amour.

Premièrement, l’amour procède de la connaturalité entre deux êtres. De la même manière que l’arbre s’élève dans le ciel pour retrouver ce qui lui manque, les deux êtres qui s’aiment tendent nécessairement l’un vers l’autre, comme vers une partie amputée de leur être. C’est tout comme si chacun possédait un bien dont il était séparé et qu’il fallait reprendre : « Si la plante aime l’eau, c’est que l’eau fait partie de son être. » Difficile de ne pas évoquer sous ce point de la connaturalité des êtres qui s’aiment, le mythe platonicien d’Eros. Dans Le Banquet, Platon défend l’idée que l’amour incarne à la fois un état de manque et une source de richesses. Dans ce portrait platonicien de l’amour, Eros, personnification de la notion d’amour, est le fils de Poros (la Richesse) et de Pénia, la Pauvreté, dont il hérite l’indigence comme une ‘éternelle compagne’. Il lui est associé de façon héréditaire et ne peut se soustraire à elle. Eros est animé par le désir, expression naturelle du manque. Cela explique pourquoi l’être aimé habite spirituellement dans l’aimant, les deux étant polarisés par une force réunificatrice qui les dépasse.

Deuxièmement, l’amour semble vivre de convenance. Le dynamisme foncier de l’amour ne s’exprime mieux que par le verbe « convenir » : deux amoureux qui se mettent en marche l’un vers l’autre « se conviennent » presque toujours. Ils se conviennent parce qu’il s’agit de retrouver ce dont ils sont séparé mais qui fait partie d’eux. Troisièmement, la convenance dont vivent les amoureux semble être de l’ordre de la complaisance. Lorsque l’être aimé rejoint l’aimant dans la réalité, ils s’y complaisent : « Quand l’union recherchée se réalise, l’aimant se repose dans l’aimé. Il y a alors épanouissement, plaisir, plénitude. Regardez le visage de l’enfant qui goûte à un fruit délicieux. » La force de l’inclination d’amour est quasi mystérique, l’être objet d’un manque chez l’aimé est un bien à « conquérir » comme le sien propre. L’amour, épreuve privilégiée de sortie de soi de l’âme, met en jeu la tension vers un bien mystérieux consubstantiel aux deux êtres qui s’aiment.

Emmanuel AVONYO, op

Pensée du 16 avril 10

« L’amour est ce lien paradoxal qui, en s’approfondissant, dépouille l’Autre de ses déterminations, jusqu’à ce qu’il me devienne impénétrable. »

Alain Finkielkraut, La sagesse de l’amour

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GRILLE DE LECTURE

L’amour crée un lien paradoxal entre l’amant et l’être aimé. Lorsqu’on dit à son ami(e), « je t’aime », qu’est-ce que l’on aime réellement ? Les mérites de cette personne ? L’éclat de son sourire ? La grâce de sa silhouette ? Le fait miraculeux de son existence ? Blaise Pascal fournit sa réponse à cette question : « On n’aime jamais les personnes, mais seulement les qualités. Celui qui aime quelqu’un à cause de sa beauté, l’aime-t-il ? Non, car la petite vérole qui tuera la beauté sans tuer la personne fera qu’il ne l’aimera plus. » Cette réponse de Pascal nous laisse pantois. Que reste-t-il de l’amour ? L’amour serait-il un phénomène mensonger, une réduction de la personne de l’Autre, un simple passe-temps, un moyen inventé pour tenir dans cette existence pas toujours heureuse ? L’amour serait-il fait pour dépouiller l’Autre de sa beauté, la faire flétrir ? Il semble que non.

Pour Hegel, aimer quelqu’un, c’est lui attribuer une valeur positive indépendamment de ses actes ou de ses propriétés singulières et périssables. Sans l’amour, sous toutes ses variantes, en effet, nul ne saurait vivre. L’amour est le propre des humains. L’amour est une détermination métaphysique de l’être de l’homme, à l’instar de l’amour d’amitié d’Aristote. Nous naissons dans l’amour et vivons de l’amour. L’absence de l’amour dans notre existence « animale » nous aurait fait chuter plus bas. Proust intervient dans ce vénérable débat en y apportant une contribution inédite qui renvoie les uns et les autres dos à dos. L’amour ne s’adresse ni à la personne, ni à ses particularités, il vise l’énigme de l’Autre, sa distance, son incognito, cette façon qu’il a de ne jamais être de plain-pied avec moi, même dans nos moments les plus intimes.

C’est dans cette perspective que Maurice Blanchot avançait cette formule admirable de précision et de grâce : « les amants sont ensemble, mais pas encore ». L’amour semble n’offrir qu’une illusion de plénitude. Il dépouille l’Autre qui lui est de fait impénétrable. D’où le paradoxe. Moins qu’une entreprise de destruction de l’Autre, l’amour serait une vaine passion, l’amour essaye de dompter une figure opaque, insensible à la caresse. L’amour est un investissement éperdu, une étrange ascèse, une marche vers l’invisible. Le toi du « je t’aime » n’est jamais mon contemporain. Terminons avec Levinas : Je l’ai choisie pour ce qu’elle avait de merveilleux, de spécial, ou d’unique ; maintenant, « j’aime en elle non pas une qualité différente de toutes les autres mais la qualité même de la différence ». Elle a beaucoup changé.

Emmanuel AVONYO, op

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