« L’esprit est une chose trop importante pour qu’on l’abandonne aux prêtres, aux mollahs ou aux spiritualistes. »
André Comte-Sponville, L’Esprit de l’athéisme
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GRILLE DE LECTURE
Que la raison n’explique pas tout, que les sciences n’expliquent pas tout, c’est une évidence. Il y a de l’inconnu, de l’incompréhensible. Il y a du mystère et il y en aura toujours. Mais de quel droit les croyants voudraient-ils s’approprier ce mystère, se le réserver, s’en faire une spécialité ? Qu’il y ait du mystère, cela ne donne raison, ni à au fanatisme de la religion, ni au dogmatisme de la raison. Cela donne tort à tout unilatéralisme, qu’il soit religieux ou rationaliste. Il est vain de croire que l’esprit soit l’apanage des hommes de religion. L’esprit est ce que croyants et non croyants ont en commun. L’esprit est une chose si importante qu’il ne saurait être l’otage de quelques « illuminés » qui expliquent quelque chose que l’on ne comprend pas (l’existence de l’univers, de la vie, de la pensée, de la mort…) par quelque chose que l’on comprend encore moins (Dieu). L’esprit n’est pas une invention des spiritualistes.
Un matérialisme sans esprit porte le germe de sa propre fin. C’est à tort que l’on pense que le matérialiste est celui qui n’a pas d’idéal, qui ne se soucie guère de spiritualité, et qui ne cherche que la satisfaction des ses propres instincts. Il faut l’esprit pour être matérialiste ou spiritualiste. C’est quand on est matérialiste qu’il faut sauver l’esprit. L’esprit, c’est la mémoire parce qu’une pensée oublieuse ou une doctrine purement scientiste, c’est une pensée peut-être, mais une pensée sans âme et sans esprit. Il n’est de pensée, il n’est de mémoire que d’esprit. L’homme n’est donc esprit que par la mémoire, et l’esprit fidèle, c’est l’esprit même. La fidélité au passé peut être cultivée par n’importe qui. On peut se passer de religion, mais on ne peut pas se passer d’amour, de fidélité et de communion où l’esprit s’exprime. La mémoire du passé est le propre de tous les hommes, si quelques-uns ne sont pas frappés d’amnésie. On n’a pas besoin d’être prédicateur avoir une vie spirituelle.
On ne doit pas s’étonner qu’un athée ait une vie spirituelle. Que je ne crois pas en Dieu, dit Comte-Sponville, cela ne m’empêche pas d’avoir un esprit, ni ne me dispense de m’en servir. Ce n’est pas parce qu’on est athée qu’on doit se châtrer l’âme. Etre athée, ce n’est pas refuser le mystère ; c’est refuser de le réduire à trop bon compte, par un acte de foi et de soumission. C’est refuser d’expliquer tout par l’inexplicable. Ainsi, croire en Dieu, c’est donner un nom à ce mystère et le ramener bien petitement à une histoire de famille, d’alliance, de pouvoir, d’amour. L’esprit est une chose trop importante, c’est la partie la plus haute de l’homme ou plutôt sa plus haute fonction, qui fait des hommes autre chose que des bêtes, plus et mieux que les animaux que nous sommes aussi. L’homme est un animal spirituel, c’est notre façon d’habiter l’univers et l’absolu, qui nous habitent, selon Comte-Sponville.
Emmanuel AVONYO, op
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