Posts Tagged ‘Yves CATTIN’

Pensée du 01 janvier 2011

« Il faut d’abord vivre, et philosopher ensuite. Pour le philosophe, la vie est ailleurs, avant et après la philosophie, et la vérité ne se fait pas dans la philosophie. Au mieux, elle s’y vérifie en s’y manifestant, mais c’est là un événement second et secondaire. C’est pourquoi ce philosophe sans feu ni lieu hante tous les lieux. Pèlerin sans pèlerinage, il ne cherche pas un autre monde. Il se débarrasse de tous les mondes, de tous ces mondes, dans la nostalgie d’un monde oublié. Le philosophe parle seulement, non pas pour dire des vérités, mais pour rappeler que la liberté peut encore prévenir notre inhumanité, que l’heure des trahisons est encore à venir, que nous avons encore le choix. Plus que d’offrir des vérités, il appelle à une pensée rebelle contre les pensées soumises, dans une lente reconquête de la lucidité. Et s’il lui arrive d’en appeler à l’histoire, c’est toujours pour montrer qu’elle est sans fin et qu’elle ne dévoile aucune promesse. Toujours l’homme en est par avance dégagé et responsable. »

Yves CATTIN, « La théologie et l’exil de la parole ».

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Pensée du 21 décembre 10

« La tradition philosophique, l’histoire de la philosophie, n’est pas la transmission d’un espace de manifestation de la vérité. Cet espace, chaque philosophe doit l’inventer dans l’engagement historique qui est le sien. L’histoire de la philosophie relève plutôt du témoignage. Elle raconte comme une nostalgie ; c’est l’histoire d’une vieille blessure ouverte dans les plénitudes immobiles de l’existence humaine. D’une certaine manière, on peut dire que cette histoire ouvre un espace et un lieu où la philosophie se met à exister. Mais ce lieu est un lieu impossible. La vérité qui s’y révèle en est toujours absente et la philosophe n’est jamais le sujet de cette révélation, mais bien plutôt l’objet, le patient. Comme si la vérité, pour se manifester à l’homme, devait le faire par effraction, dans le creusement de sa vie. Dès lors, la pensée philosophique se déploie littéralement dans le vide, elle est littéralement atopique. »

Yves CATTIN, « La théologie et l’exil de la parole

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Pensée du 09 décembre 10

« Lorsqu’un philosophe se met à parler de la théologie et des théologiens, c’est presque toujours avec une secrète nostalgie, comme s’il parlait d’un impossible rêve ou d’une inavouable tentation. En effet, le rapport que le théologien est supposé entretenir avec la vérité apparaît au philosophe comme le bonheur impossible de l’immédiateté, dans la lumière d’une révélation accomplie de la vérité du monde. Et dans cette sorte d’inquiétude nocturne où se tient la philosophie, dans l’ombre portée du doute, la vérité théologique a toujours été pour beaucoup de philosophes et reste pour quelques-uns, comme une sorte de point de fuite, un lieu d’achèvement et de plénitude.  Mais ce lieu est aussi un lieu d’anéantissement de la philosophie et de renoncement du philosophe à lui-même dans la fréquentation du vrai. Car il s’agit de cela : le théologien semble fréquenter le vrai, il semble avoir avec la vérité une familiarité telle que le philosophe ne peut que l’envier, lui qui vit des rapports difficiles avec la vérité, dans l’horizon vide d’un absolu toujours absent. »

Yves CATTIN, « La théologie et l’exil de la parole ».